Economie

Entre production et reproduction, le cœur des femmes balance toujours

Natalité. Six cents millions d'heures de travail rémunéré: c'est ce que les femmes vivant en couple ont choisi d'abandonner pour élever leurs enfants. Car entre deux activités exclusives, elles doivent encore faire un choix souvent cornélien. Analyse

Il est courant d'entendre dire que le retrait des femmes de la vie active est étroitement lié à la venue d'un enfant dans la famille. Si la réflexion s'arrête au seul mécanisme d'allocation du temps, on serait tenté de souscrire à ces propos. Le choix auquel doit faire face la femme entre l'éducation de sa progéniture et son emploi est particulier. Ces deux activités sont par définition exclusives. Le temps alloué aux enfants ne peut tout simplement pas être investi et valorisé sur le marché du travail. La seule différence réside dans le fait qu'une activité est rémunérée et l'autre pas. Pour l'homme, ce problème d'allocation du temps ne se pose que très rarement. Avec un taux d'activité de plus de 90% en Suisse, il continue d'être le pilier de la famille. D'un point de vue économique bien sûr. La conséquence première est qu'il incombe à sa partenaire la responsabilité, pour ne pas dire l'obligation, de gérer et de distribuer son temps entre le ménage et le marché, entre la famille et l'emploi.

Evaluer ce qui n'a pas de prix

La naissance d'un enfant dans le ménage a tendance à comprimer le volume de travail offert par les femmes dans l'économie. La demande d'emploi de la part des femmes s'en trouve réduite d'autant. Selon une étude de l'Office fédéral de la statistique (OFS), les femmes qui vivent en couple ont préféré abandonner 600 millions d'heures de travail rémunéré pour se consacrer à l'éducation de leurs enfants. En s'aidant des résultats et des estimations de l'OFS, il est possible de faire le calcul suivant. Sachant que l'heure moyenne de travail féminin est de 24 francs en 1997, ce qui est une manière de fixer le coût d'opportunité de l'activité domestique et familiale, l'équivalent monétaire du temps dévolu à l'éducation et à l'épanouissement des enfants se monte à plus de 14 milliards de francs. Cette statistique peut sembler déplacée en ce sens qu'elle ouvre la porte à un calcul et à une évaluation du coût direct d'un enfant, alors que celui-ci n'a justement pas de prix. A partir du moment où il est désiré, dira-t-on, le calcul économique n'a pas lieu d'être. Mais ce chiffre permet toutefois de donner une estimation en espèces sonnantes et trébuchantes de l'effort consenti par les ménages. Il est clair qu'il s'agit là d'une perspective purement productiviste. Celle-ci nous permet néanmoins d'évaluer et de valoriser l'importance de ce sacrifice. Mise en balance avec le montant total des allocations familiales reçues en Suisse, l'aide financière de l'Etat, estimée à près de 6 milliards, peut être donc vue comme une forme de dédommagement pour le travail d'éducation des ménages. En ce sens, si l'Etat participe à l'effort de production, il participe aussi, indirectement il est vrai, à l'effort de reproduction. Mais le coût de l'enfant n'est pas la seule variable qui entre en jeu dans la décision des femmes de s'engager entièrement ou non dans la vie active. En Suède, par exemple, la politique sociale en faveur de la famille a eu pour effet, depuis une dizaine d'années, d'augmenter et d'inciter les femmes à rentrer sur le marché de l'emploi. Ces initiatives ont permis de relancer la natalité tout en donnant la possibilité aux femmes de briguer des postes à plein temps. On trouve maintenant dans ce pays une corrélation positive entre le taux de fécondité et le taux d'activité des femmes. Mais si une politique publique peut avoir un impact sur la décision de travailler ou non, la structure et la flexibilité du marché de l'emploi sont à considérer aussi. L'expansion des secteurs de la vente et le secrétariat ont permis d'absorber une très grande partie de la force de travail féminine arrivant sur le marché du travail. Les activités de services en pleine expansion dans la santé, l'éducation, l'assistance aux personnes âgées et l'aide à domicile ont elles aussi nourri cette demande. Le ménage, au lieu de produire ce type de service dans la sphère familiale, est en mesure de faire appel aux services proposés par le secteur public. Certes, il s'agit là d'une forme de sous-traitance, mais la création d'emplois est nombreuse étant donné qu'il est impossible de délocaliser ce type de prestation. De plus, sachant que la productivité est plutôt faible dans ces activités, ceci en raison de la difficulté d'introduire de nouvelles techniques de production, ces secteurs sont en mesure d'absorber une grande partie du temps des femmes. L'offre de travail féminin crée ainsi sa demande. Les allers-retours du privé au marchand et cette malléabilité du travail liés à la naissance d'un enfant ont préparé le terrain et stimulé l'éclosion du travail à temps partiel en Suisse.

* Economiste, Université de Neuchâtel et New York University.

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