Depuis des semaines, la Suisse ne parle plus que d'elle. La tour. Genève, Lausanne, Zurich, Bâle, et même Davos ou Montana, chaque ville y va de son projet. Lieu de tous les fantasmes collectifs, de toutes les craintes, le gratte-ciel cristallise le débat urbanistique. Les concepteurs l'imaginent côtoyant les nuages: «Le rêve de tout architecte est de construire la tour la plus haute du monde», sourit un expert de la branche. D'autres, du côté des politiques notamment, la combattent farouchement. Parmi les arguments le plus souvent évoqués: elle crée des ghettos; elle défigure le paysage.

Mais au-delà des polémiques, quels sont concrètement les avantages et les inconvénients du gratte-ciel? Quelles sont les règles à respecter pour finaliser des projets réussis et cohérents? Le Temps a interrogé quatre professionnels romands. Analyse comparative.

Rentabilité

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Construire une tour est la façon la plus rationnelle d'utiliser une parcelle. Sur un espace minime, vous pouvez proposer un grand nombre de logements et de bureaux. «En outre, la construction en hauteur permet une concentration verticale des installations techniques, eau et électricité, ce qui se traduit par des économies d'échelle», explique Jacques Richter, architecte à Lausanne, qui s'exprimait hier à l'occasion de la 25e Journée des architectes, organisée par la Swiss Real Estate School (SVIT).

A condition de standardiser les étages: «Ce n'est qu'en répétant les mêmes schémas que vous obtiendrez des gains de coûts et d'échelles, relève Francesco Della Casa, rédacteur en chef de la revue Tracés et commissaire général de Lausanne Jardins. Quand on se met à imaginer des plans complexes ou décalés, le coût devient tellement énorme que l'on ne peut plus parler de rentabilité.»

Outil de densification

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«Cette forme architecturale peut abriter des milliers de personnes avec une emprise au sol minimale», explique Bruno Marchand, directeur de l'Institut d'architecture et de la ville à l'EPFL. Ce qui fait du gratte-ciel l'outil idéal de la densification urbaine.

Ce n'est pas un hasard si Genève, à l'étroit dans ses frontières y songe pour son futur quartier de la Praille-Acacias-Vernets. «Les tours permettent de libérer de l'espace et de maintenir des espaces verts, remarque Hervé Froidevaux, expert immobilier et consultant senior auprès du cabinet de conseil immobilier Wüest & Partner. A condition qu'il s'agisse d'un site intéressant, au centre-ville, par exemple.»

Repère géographique

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Dans les villes européennes, où les gratte-ciel demeurent relativement rares et disséminés, ils possèdent une valeur de repère géographique. «A Paris, la tour Montparnasse permet aux promeneurs et automobilistes de s'orienter dans le dédale urbain», constate Bruno Marchand.

Ce rôle de marqueur est également la faiblesse du gratte-ciel: «Une tour, par sa monumentalité, introduit un élément fort dans le paysage, poursuit le professeur de l'EPFL. Le constructeur a par conséquent la responsabilité de ne pas défigurer le paysage urbain et naturel.»

Mais, le plus souvent, le choc visuel provoqué par l'érection d'une tour se résout de lui-même. «Aujourd'hui, il ne viendrait plus à l'esprit de quiconque de remettre en question la tour Bel-Air», commente Jacques Richter. Cette tour même, qui avait fait couler beaucoup d'encre dans les années trente au moment de sa construction, appartient intégralement au profil de la ville de Lausanne.

Responsabilité sociale

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Historiquement, la tour incarne le pouvoir du prince, son élévation au-dessus de ses sujets. «Ce n'est pas un hasard si les grandes multinationales vont se nicher dans des tours. Elles expriment ainsi leur puissance», relève Francesco Della Casa. Ces entreprises s'installent dans les centres et se déploient en hauteur. A l'autre bout de l'échelle sociale, on trouve les tours construites à la va-vite dans la périphérie des villes pour loger rapidement un grand nombre de familles à revenus modestes: «Les gens vivent ainsi en ghettos, entassés les uns sur les autres, comme des numéros anonymes dans de grands conglomérats, reprend Jacques Richter. Cette concentration est à l'origine de nombreux problèmes sociaux, comme dans les banlieues françaises. Je me positionne contre les tours à vocation d'habitat. Le logement doit garder un rapport au sol fort.»

Convivialité des accès

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Le talon d'Achille de la tour, c'est son pied. Souvent désertes et sinistres, les entrées des gratte-ciel vident les villes de toute substance. A l'instar des environs de la tour Montparnasse où le visiteur erre entre les piliers en béton durant de longues minutes avant de trouver un accès. «Au contraire, l'entrée devrait faire l'objet d'un soin particulier, plaide Hervé Froidevaux. L'idéal est de prévoir des restaurants, des magasins, des jardins, bref des lieux de sociabilité.»

La plupart du temps, les promoteurs se contentent de la solution de facilité qui est d'y aménager des parkings. «Alors que le rapport au sol doit être direct, avec une entrée accessible», poursuit Francesco Della Casa.

Maîtrise de l'ombre

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L'un des reproches les plus fréquemment adressés à la tour concerne l'ombre qu'elle projette sur son environnement. Elle a la forme d'un cône dont la longueur est au moins égale à la hauteur de la tour. «Le choix du terrain est ici déterminant. A Zurich, où la Prime Tower sera érigée près d'une friche ferroviaire, le problème se posera moins», commente Francesco Della Casa.

Contribution écologique

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Autre reproche: la tour n'est pas écologique. En raison des contraintes de stabilité, il est impossible de créer des fenêtres ouvrables, qui offriraient trop de prise au vent. Un gratte-ciel doit donc être entièrement climatisé. Mais les architectes et ingénieurs ont réalisé des progrès majeurs dans ce domaine. «On installe des doubles façades qui permettent de ventiler sans offrir de prise au vent, déclare Bruno Marchand. Ou on profite du vent pour aménager des éoliennes sur le bâtiment et produire du courant.» A l'instar de la tour Hypergreen de l'architecte français Jacques Ferrier, qui vise à l'autonomie énergétique et qui a largement recours aux énergies renouvelables: utilisation de puits canadiens, de pompes à chaleur géothermiques, ou installation de panneaux photovoltaïques et de turbines à vent.

Apport visuel et esthétique

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Actuellement, la tendance est à la démesure. Dans les formes, toujours plus ludiques et étranges, comme dans le cas de la tour de la télévision CCTV à Pékin, imaginée par le jeune architecte allemand Ole Scheeren. Ou dans les altitudes visées, à l'exemple de Dubaï qui vient d'annoncer la construction d'une tour d'un kilomètre de hauteur. Vertiges: «On se demande où cela s'arrêtera», s'inquiète Jacques Richter.

L'inconvénient maximum, c'est qu'en exacerbant l'individualisme, la tour en exacerbe également les tares. «Quand un architecte vous impose son goût et son narcissisme de manière aussi massive, c'est un peu pénible, conclut Francesco Della Casa. On doit le supporter pendant des siècles.»