Management

En entreprise, le problème ne viendrait-il pas d’un excès de solutions?

OPINION. Cela fait plus de 100 ans que l’on découvre théories et pratiques à opposer aux problèmes que présente l’organisation du travail au sein de l’entreprise. Mais chaque nouvelle vague managériale rajoute une couche aux solutions déjà sédimentées et consolide l’édifice des difficultés rencontrées

Le problème, il y a 100 ans, c’était que les modes d’organisation du travail, intégrés à la vie familiale de l’artisan et transmis en mode one-to-one, ne permettaient pas de répondre aux exigences de productivité dessinées par l’industrialisation. Il a donc fallu inventer des dirigeants salariés pour organiser scientifiquement le travail des cols bleus. La solution en termes de résultats de production fut spectaculaire.

Mais les exécutants se sentirent dépossédés de leur processus de travail, devenu déqualifié. La solution fut donc de céder le pas à une perception plus globale de la direction d’une entreprise. C’est là que l’on a inventé les cadres et les dirigeants, pour que le travail continue à être organisé en vue d’une production industrielle, mais sans fixette sur les processus.

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Revalorisation du facteur humain

Toute cette organisation scientifique et cadrée aboutit à une vision désagréablement mécaniste de l’humain et à un manque cruel de considération envers, par exemple, les ouvriers. La solution à cela fut une revalorisation du «facteur humain» dans l’entreprise, aboutissant à une certaine prise de conscience que s’y intéresser est rentable. On découvre donc les vertus de la motivation et l’on s’interroge sur la véritable nature de l’être humain au travail: feignasse d’une intolérance atavique à l’effort ou être autonome dont il faut libérer la créativité? Joie! L’option théorique la plus crédible est que l’humain aime bien travailler. La solution est donc de souffler un vent d’enthousiasme sur les équipes afin de réveiller les braises de leur ardeur au travail. C’est alors que l’on façonne la figure du leader, qui dope la performance dans la fête de l’exaltation.

Hélas, l’humain a le mauvais goût de se révéler ambigu sur ses aspirations à l’épanouissement personnel. Même porté par l’ouragan de la motivation, il ne travaille pas tout seul, ni dans un monde stable, linéaire et prévisible. La solution est donc de penser la collaboration, la participation, sachant que les acteurs de l’entreprise, loin d’être des éléments passifs, vont interpréter les règles pour atteindre leurs propres objectifs. Le leader se réinvente alors en coach, chargé de faire converger les aspirations individuelles avec celles de l’organisation.

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Mais l’entreprise, inscrite dans un environnement complexe, appelle une forme de plasticité et demande aux leaders-coachs de devenir des «intrapreneurs» agiles et ouverts à l’innovation. Les coutures de l’entreprise risquent de craquer sous les tensions contradictoires du chaos ambiant et de l’excellence prescrite.

Qui va supporter, demain, le quotidien peu exaltant d’une vie professionnelle normale?

Et dans la mise en scène perpétuelle d’un soi virtuel extraordinaire et surépanoui, qui va supporter, demain, le quotidien peu exaltant d’une vie professionnelle normale? Quelles formes de management va-t-on trouver pour convaincre les patrons-chefs-dirigeants-cadres-coachs-leaders-intrapreneurs de réinventer – encore – la même fonction?

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Après six générations d’accumulation sédimentaire de couches de nouveautés managériales, qui ont toutes été des panacées, il est étonnant que l’on s’acharne à présenter les nouvelles tendances à l’agilité, la bienveillance, le 4.0, le bonheur au travail ou l’holocratie comme des solutions, alors que ce ne sont finalement que les prémisses des problèmes de demain. En quoi est-ce que rajouter une couche de bienveillance (par exemple) à celles de la transmission du savoir-faire, de la productivité, du contrôle de la qualité, de la motivation, de la collaboration et de l’agilité constituerait une réponse nouvelle aux avanies de notre temps? Et si, plutôt que de trouver de nouvelles solutions, il s’agissait de mieux choisir nos problèmes?

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