Les Américains se souviendront de 2001 en raison de l'attaque terroriste contre New York et Washington, mais aussi parce que ce fut l'année du massacre des emplois. Plus d'un million de postes de travail ont été supprimés, et le 11 septembre n'a rien arrangé. Des entreprises ont profité du grand désarroi pour annoncer des charrettes de licenciements: Boeing a rendu publique sa coupe massive de 30 000 emplois moins d'une semaine après les attentats; aucune annulation de commande n'avait été enregistrée, mais l'avenir déjà sombre devenait noir. L'approche de Noël n'a pas – comme c'est souvent le cas, par souci de décence sociale – ralenti le mouvement: 20 000 licenciements ont été annoncés en 24 heures à la mi-décembre par American Express, l'assureur Aetna et Qwest Communications.

Le taux de chômage, qui a bondi de 4 à 5,7%, devrait encore monter jusqu'à 6,5% avant que les effets de la reprise se fassent sentir sur l'emploi. La récession a commencé officiellement en mars dernier, et elle devrait prendre fin dans la première moitié de 2002, selon les analystes les plus fiables. Le rétablissement du marché de travail se fait toujours avec un temps de retard.

De premiers signes d'éclaircie apparaissent pourtant. Le chômage continue de s'étendre (3,7 millions de personnes), mais le nombre de nouvelles demandes d'indemnités aux assurances a reculé au cours de sept des huit dernières semaines: 384 000 dans la deuxième semaine de décembre, au lieu de 535 000 à la fin du mois de septembre.

Le mal est cependant profond. Robert Reich, qui fut le secrétaire au Travail de Bill Clinton, note que les licenciements, depuis l'automne, ont touché surtout les salariés les plus mal payés dans les services. Au début de la crise, provoquée par l'effondrement de la demande dans les nouvelles technologies et la communication, les victimes de suppressions d'emplois étaient surtout des cols blancs ou des techniciens hautement qualifiés. Au bout de la course descendante, les réductions de coûts frappent les petits salaires de la distribution, de l'hôtellerie et de la restauration, des transports aériens, qui paient la chute de la demande. A New York par exemple, on estime que 48 000 des 80 000 emplois que la métropole aura perdus à la fin de l'année correspondent à un salaire d'environ 23 000 dollars, le salaire moyen new-yorkais étant de 58 000 dollars par année. Les effets de ces licenciements massifs sont visibles dans les rues de la côte Est surtout, et d'abord à New York. Le nombre des «homeless», parfois des familles entières sans domicile fixe, a explosé. Près de 30 000 personnes – dont plus de 12 000 enfants – dorment aujourd'hui dans des abris provisoires, et souvent dans la rue malgré le froid qui devient coupant. Le jour de Noël, à 200 mètres du bureau du Temps, une longue queue de femmes et d'hommes s'est formée dès le matin près de l'église des Saints Apôtres qui sert une soupe populaire.

Nouvelle forme de crise

Mais les statistiques et le spectacle de la rue ne disent pas tout. Le chômage est mesuré par les demandes de maigres prestations aux assurances, dont les conditions sont draconiennes: un tiers des requêtes sont acceptées. Et la crise a eu des effets nouveaux et profonds sur ceux qui ont conservé ou retrouvé un emploi: très souvent, leur revenu a fondu. Les bonus, participations aux bénéfices, stock-options, qui depuis quelques années constituaient une partie importante de leurs rentrées mensuelles ont été amaigries ou supprimées. D'autres, qui ont trouvé un nouveau poste, ont dû accepter des salaires dramatiquement moins élevés que pour leur emploi des années fastes. Ses salariés, qui très souvent avaient acheté leur maison ou leur appartement, doivent utiliser une part bien plus importante de leur revenu pour la payer. Le recul de la consommation, qui a aggravé la récession, a été d'abord provoqué par la baisse des revenus de ces salariés de la classe moyenne, même s'ils conservent un emploi.

Dans cette nouvelle crise que des économistes high-tech ne croyaient plus possible, le comportement de certaines entreprises s'est aussi modifié. Une critique du licenciement collectif comme moyen de répondre au recul du chiffre d'affaires (et à l'attente des actionnaires) commence à se développer. Wayne Cascio, un professeur d'économie de l'Université du Colorado, qui a étudié pendant 18 ans les stratégies de 500 compagnies, affirme que les restructurations par diminution d'effectif «ne marchent pas». Il conseille aux entreprises de conserver leurs employés qualifiés, quitte à leur donner provisoirement d'autres emplois, plutôt que de les perdre pour toujours et de décourager les jeunes qui fuient la précarité. Des sociétés comme Cisco, Schwab, Northrop ou Lincoln Electric commencent à suivre ces conseils.