Pour les entreprises, l'embauche de nouveaux collaborateurs, diplômés en informatique ou en systèmes d'information (SI), s'apparente à une gageure. Malgré une surabondance de demandeurs d'emploi, les candidats qui collent aux besoins actuels font défaut. Lors d'un récent IT Tuesday sur les systèmes d'information, organisé à Lausanne par la société Rezonance, plusieurs spécialistes, professeurs et cadres d'entreprises privées responsables dans le domaine des SI, ont souligné la nécessité de réformer les filières de formation.

«Nos ingénieurs ne savent pas vendre leurs produits, y injecter une valeur ajoutée», constate Willy Zwaenepoel, doyen de la Faculté informatique et communication de l'EPFL. En informatique, techniciens et managers ont coutume de poursuivre des carrières cloisonnées. Entre l'informaticien EPFL et le licencié HEC se dresse parfois un mur d'incompréhension: d'un côté, le spécialiste, étranger au monde des affaires; de l'autre, le gestionnaire, allergique aux affres de la technique. Lorsque l'un et l'autre travaillent de concert sur un projet, il est aisé de concevoir que rendement et efficacité puissent en pâtir. En l'absence d'un chef d'orchestre, des problèmes insolubles peuvent apparaître; il arrive même que des mandats tombent à l'eau. «Les entreprises ont besoin d'employés polyvalents, à même d'assurer la jonction entre la technique et le management, affirme Moez Limayem, professeur à HEC Lausanne. Le professionnel des systèmes d'information doit pouvoir faire passer le courant entre les deux mondes.»

Les attentes du marché

Du côté des entreprises, les recruteurs font la chasse aux têtes bien faites. Si une solide formation de base est toujours requise, l'esprit d'analyse ou l'intelligence émotionnelle qui fait partie des compétences sociales (soft skills) deviennent déterminants: «Nous cherchons des moutons à cinq pattes, avoue Kurt Dierauer, chef de la division informatique de la banque Pictet. La souplesse d'esprit est déterminante, car nous formons les gens sur le tas. Les universités devraient développer davantage les «soft skills» des étudiants. Il faut les préparer psychologiquement.»

Pour autant, les spécialistes auraient toujours la cote, selon les cabinets de recrutement. Même si les entreprises apprécient un surcroît de polyvalence: «Nous cherchons des gens pointus techniquement, qui soient aussi capables de faire le lien entre les besoins de l'entreprise», explique André Lang, adjoint du directeur informatique au TCS.

Car sous nos latitudes, le métier de programmeur est sérieusement menacé par une forme de délocalisation (outsourcing): «Aujourd'hui, il est inutile d'essayer de concurrencer les Chinois en terme de programmation, affirme Moez Limayem. Ils sont très forts pour faire du code et travaillent 16 heures par jour, week-end compris, pour 120 francs par mois.» Un avis partagé par Philippe Dugerdil, professeur à la Haute Ecole de gestion (Heg) de Genève: «L'outsourcing n'est pas un épiphénomène, c'est une lame de fond: 40% des entreprises européennes ont des projets ou mènent des projets dans ce sens. Les métiers de l'informatique se spécialisent, car l'industrie du logiciel arrive à maturité. C'est la fin de l'artisanat.»

De nouveaux défis

Les spécialistes dressent un autre constat: l'organisation des systèmes d'information devient de plus en plus complexe, puisque tout logiciel s'intègre forcément dans quelque chose d'existant. «Nous assistons à une urbanisation des SI, constate Yves Rey, responsable du site de la Haute Ecole valaisanne de Sierre (HEVs). Les éléments doivent pouvoir interagir ensemble, car il est impossible de repartir de zéro. Nous avons besoin d'architectes des systèmes d'information.» «Trop de gens confondent encore informatique et SI, précise Moez Limayem, les formations doivent travailler sur cette différenciation».

La distinction? Le système d'information peut être considéré comme un capital immatériel, une combinaison des ressources en compétences et en technologies. L'informatique demeure un outil, un moyen, une partie du tout. Par analogie, la voiture est aux transports ce que l'informatique est au SI.

L'heure des réformes

Un nouveau groupe de réflexion, baptisé groupe Alpha, composé de chercheurs et professeurs des universités romandes et des hautes écoles spécialisées (HES) de Suisse occidentale, réfléchit déjà aux futures réformes dans le domaine de la formation. «Cette plate-forme de collaboration va créer une formidable synergie entre différents empires qui, auparavant, ne se parlaient pas, affirme Moez Limayem. Nous œuvrons pour la création de «Masters» en commun.»

Dans l'intervalle, certaines universités et HES commencent à opérer les ajustements appropriés: à l'automne prochain, la Heg genevoise va ainsi proposer un diplôme (bachelor) d'architecte de solutions informatiques, un programme prévu sur trois ans, qui sera également accessible en formation continue. «Schématiquement, les étudiants vont apprendre à faire faire et à orchestrer, plutôt qu'à faire eux-mêmes», résume Philippe Dugerdil, initiateur du projet, qui compare volontiers cette «nouvelle» profession avec le métier d'architecte civil: «L'architecte de solutions informatiques doit d'abord être capable de comprendre les besoins du client. Il propose ensuite un logiciel adapté, en fonction des ressources financières allouées, et s'occupe de la conduite du projet en assurant un contrôle qualité, tout en veillant à la maîtrise des coûts. Enfin, il gère les contrats de sous-traitance et la relation fournisseur.»

A la rentrée prochaine, HEC Lausanne devrait proposer un MBIS (Master in Business Information Systems) aux orientations comparables. Du côté de l'EPFL, un nouveau Master (IT et society) aux confins de l'informatique et du management, est également à l'ordre du jour.