Analyse

Les entreprises embellissent leurs résultats

Nick Hayek dit ses vérités à la BNS, Paul Bulcke et Sergio Ermotti aux politiques. Les leaders de l’économie tirent un bilan réaliste de l’action de l’Etat. Un torrent liberticide se déverse sur l’économie dont le coût détruit davantage d’emplois que la hausse du franc. Mais les entreprises elles-mêmes ne déploient pas non plus des efforts considérables pour dresser le portrait le plus correct de leurs résultats.

La vérité se situe rarement en tête des communiqués. Les entreprises s’évertuent à lui préférer la version de Mao selon laquelle «il faut corriger la vérité d’après la pratique». Le bénéfice annuel effectif n’apparaît pas en tête des présentations. Le haut de l’affiche est réservé au bénéfice ajusté ou, s’il n’est pas bon, à une autre information susceptible d’enthousiasmer le lecteur.

Le choix des mots et de l’information de tête est un exercice qui devrait contribuer au maintien d’une relation de confiance entre l’entreprise et les «stakeholders». Le thème dépasse de loin les techniques arides de la comptabilité. Surtout dans les périodes difficiles, le management devrait faire preuve de caractère et renoncer à se cacher derrière une fausse bonne nouvelle. Mais chaque communiqué et chaque conférence de presse s’accompagnent d’un cri de victoire. Un exemple: dans son communiqué de résultat, Julius Baer annonce d’abord la hausse de 14% de ses actifs sous gestion, et au deuxième rang une augmentation de 22% du bénéfice net ajusté. Le lecteur ne peut s’empêcher d’immédiatement croire que l’année 2014 a été excellente. Mais pourquoi diriger le regard du lecteur sur le bénéfice ajusté? Mieux vaudrait présenter le bénéfice net qui prend en compte l’ensemble des événements de l’exercice et non pas une sélection d’entre eux. Dans le cas de Julius Baer, le bénéfice ajusté s’élève à 586 millions et le bénéfice net «tout compris» à 367 millions de francs. L’écart avec le bénéfice effectif, que nous appellerons «tout compris» atteint 37,4%. La différence est considérable. Julius Baer n’est de loin pas isolé. L’écart atteint 19,5% pour Novartis, 24,3% Roche, 33,4% Credit Suisse, 36% Sanofi, 65,9% Deutsche Bank, 72% Philips, selon une étude de J. Safra Sarasin.

Les multinationales ne monopolisent pas cette pratique critiquable. Le record semble appartenir à l’entreprise zurichoise de produits de boulangerie Aryzta avec un bénéfice net effectif inférieur de 64% au bénéfice net ajusté. Il arrive même, à l’image du groupe d’informatique en nuage Salesforce.com que le bénéfice ajusté soit positif et que le résultat effectif soit une perte.

Les entreprises ne mentent pas sur leurs chiffres. Ils publient l’ensemble des résultats, avec force détails. Mais les régulations censées «protéger» l’investisseur produisent l’effet inverse. Les rapports annuels sont si épais que personne ne les lit. «Le langage de vérité est simple», rappelait Sénèque. Celui des entreprises cotées ne l’est plus du tout.

L’ajustement du bénéfice est présenté comme un service à l’investisseur afin de mieux comparer les années sur une base identique en éliminant les événements extraordinaires. C’est ici que le bât blesse. En effet, que retrouve-t-on dans ces éléments dits uniques? Les coûts des contentieux juridiques, les restructurations, les intégrations des sociétés rachetées, les plus-values ou moins-values sur les ventes d’immeubles ou de sociétés, les crédits d’impôts ou les provisions d’impôts. Rien n’est plus ordinaire que ces événements extraordinaires, même si on ne peut que le regretter. Les litiges des banques, les acquisitions et les restructurations s’égrènent à un rythme qui n’a aucune raison de s’arrêter en 2015 ou plus tard.

Les analystes évaluent pourtant les entreprises et leurs actions sur la base du bénéfice ajusté et de son multiple (PER). La valeur de Julius Baer correspond par exemple à 14,5 fois le bénéfice ajusté pour 2015. Mais il bondit à plus de 21 fois le bénéfice réel (IFRS). Les analystes nous paraissent bien optimistes en jetant un voile sur les futurs éléments extraordinaires.

Qu’on ne se méprenne pas. Le bénéfice ajusté est une information qui améliore la transparence, «mais il place les résultats sous un meilleur jour», observe J. Safra Sarasin. C’est un pas en arrière en termes de gouvernance. Le regard sur le bénéfice ajusté est nécessaire, mais il ne doit pas être au centre du discours. Et il ne doit pas susciter la méfiance à l’égard du message du management. Lorsque la rémunération des directeurs est fonction du bénéfice net ajusté (hors litiges et acquisitions) et non pas du résultat net publié, les priorités de l’entreprise pourraient s’en trouver influencées.

En particulier, la politique d’acquisitions doit faire l’objet d’une méfiance absolue de la part de l’investisseur. Depuis 2005, la différence entre le prix d’achat et la valeur actuelle (appelée goodwill) ne doit plus être amortie (sauf si une correction de valeur s’impose). Par conséquent, le bénéfice publié s’en retrouve embelli. J. Safra Sarasin a calculé 122 milliards de francs de goodwill au bilan des 20 membres de l’indice SMI. S’il était toujours amorti sur 20 ans, les bénéfices effectifs des grandes sociétés suisses seraient de 6,1 milliards inférieurs. Ils seraient 10% plus bas qu’aujourd’hui.

Les effets extraordinaires peuvent se produire à la hausse ou à la baisse. Mais ils sont en grande majorité à la hausse. «C’est une indication qu’ils cachent des faiblesses opérationnelles ou les effets négatifs d’une politique d’acquisitions», selon J. Safra Sarasin. Les exceptions sont rares. En 2013, seul le groupe Swatch a présenté un bénéfice effectif supérieur qui s’est avéré supérieur au bénéfice ajusté.

La hiérarchisation choisie par la majorité des entreprises dans leur communication est détestable. Elle est juridiquement correcte, mais la relation de confiance n’est pas une affaire de conformité juridique.

En 2013, seul le groupe Swatch a présenté un bénéfice net effectif qui s’est avéré supérieur au bénéfice ajusté