France

Pour les entreprises, des Français trop protégés

En visite d’Etat en Suisse les 15 et 16 avril, François Hollande sera à coup sûr interrogé par ses interlocuteurs helvétiques sur la rigidité du marché français du travail, qui décourage les entreprises désireuses d’investir. Explications

Les employés français jugés trop protégés

Marché du travail L’appel du Prix Nobel Jean Tirole pour un «Jobs Act» reste lettre morte

Face à Johann Schneider-Ammann jeudi dernier, Emmanuel Macron s’est présenté comme l’avocat des investisseurs et des entreprises désireuses de s’installer en France. «Il m’a paru très pro business, très au fait des problèmes rencontrés par les entrepreneurs qui n’ont pas la meilleure image de la France» a confirmé au Temps, le 2 avril, le conseiller fédéral, à deux semaines de la visite d’Etat en Suisse de François Hollande, les 15 et 16 avril.

Le jeune ministre français n’est par contre pas entré dans le détail des réformes à venir. Et pour cause: la plupart des chantiers que lui et le premier ministre, Manuel Valls, espèrent ouvrir pour flexibiliser le marché du travail hexagonal sont aujourd’hui âprement négociés après la défaite de la gauche aux départementales…

La question, pourtant, est bien posée. Elle l’a été, fin mars, dans une tribune signée par le Prix Nobel d’économie 2014 Jean Tirole et par plusieurs chercheurs, en faveur d’une simplification des procédures de licenciement, d’une baisse du coût du travail, et de l’institution d’un contrat de travail unique (au lieu de la trentaine de contrats disponibles aujourd’hui), le tout, sous la forme d’un «Jobs Act» à la française. Elle l’est aussi dans un document que le Ministère des finances, à Bercy, se garde bien de divulguer. Il s’agit d’un rapport de 126 pages du cabinet Roland Berger consacré à «l’adaptation de l’appareil productif français». Il démontre l’affaiblissement préoccupant de la productivité dans l’industrie, «qui ne dispose plus d’un outil de production moderne». Il reprend, entre autres, une série de critiques faites par l’OCDE. Laquelle défend aussi «une grande réforme du marché du travail», en ciblant les 35 heures hebdomadaires en vigueur depuis l’an 2000.

Constat de l’OCDE: le taux de chômage français de 10% en 2014 (3,95 millions de demandeurs d’emploi) traduit une réalité bicéphale avec, d’un côté, des salariés à durée indéterminée surprotégés et, de l’autre, un «marais» d’employés en contrat précaire (85% des 23 millions de contrats de travail signés chaque année sont à durée déterminée (CDD), les deux tiers pour moins d’un mois).

Réforme des prud’hommes

L’organisation plaide pour une réforme des prud’hommes bien plus ambitieuse que celle entamée dans le projet de loi «Macron 1» adopté sans vote par les députés et examiné à partir de cette semaine au Sénat. Le texte ministériel prévoit, entre autres, de faciliter les règlements amiables, pour accélérer le règlement des litiges (quinze mois en moyenne, près de quatre ans si appel, ce qui est le cas dans plus de 60% des dossiers), et de créer un «bureau de conciliation». Des «petits pas» pour l’OCDE…

Cette volonté de donner des gages aux entreprises déjà confrontées à une pression fiscale hors norme et au labyrinthe administratif hexagonal reste toutefois combattue, à gauche comme à droite. Raison? «Les Français attendent avant tout de la protection. Ils n’aiment pas la concurrence», regrette l’éditorialiste et ancien patron d’Essilor Xavier Fontanet, auteur de Pourquoi pas nous? (Ed. Fayard). Le mensuel Alternatives économiques affirme ainsi, dans son édition d’avril, que «le manque de souplesse du marché du travail hexagonal est largement une image d’Epinal […] Si le discours ambiant accrédite l’idée que la France a fait le choix de l’immobilisme, rien n’est plus faux.» Le magazine cite, outre les CDD, l’explosion du statut d’auto-entrepreneur créé sous le quinquennat de Sarkozy (911 000 fin 2013) ou la très bonne santé du travail temporaire (596 000 intérimaires par an).

Les défenseurs des 35 heures rappellent en outre qu’il est possible de demander aux salariés de travailler jusqu’à 48 heures hebdomadaires en payant des heures supplémentaires. Et que l’annualisation du temps de travail permet d’en amortir les effets.

«Le chômage de masse n’est pas lié à une rigidité quelconque du marché du travail», juge l’économiste Eric Heyer, de l’OFCE, pour qui le déphasage entre la formation et les besoins des entreprises est la plaie française numéro un. Avant de concéder: «Le problème, en France, est qu’en période de crise, on n’ajuste ni par le salaire, ni par l’emploi.» Dont acte.

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