Commerce

Les entreprises françaises priées de rester en Iran

Les sanctions américaines contre l’Iran mettent en péril les investissements européens. La France proclame son intention de les défendre

«Il est inacceptable que les entreprises françaises ayant conclu de bonne foi des accords commerciaux avec l’Iran soient aujourd’hui pénalisées par les sanctions extraterritoriales décrétées par les Etats-Unis.» Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, a donné le ton dès lundi, face à la presse européenne, dont Le Temps. Tout doit être fait, selon Paris, pour préserver les investissements français conclus avant et après la signature de l’accord nucléaire avec l’Iran, en juillet 2015. Mardi, une réunion d’une soixantaine de sociétés habituées à commercer avec Téhéran a de nouveau eu lieu au Ministère des affaires étrangères. Objectif: déterminer ce qui peut être fait et évaluer la vulnérabilité de chaque acteur.

L'Europe a beaucoup à perdre

La France et l’Union européenne ont beaucoup à perdre avec l’entrée en vigueur de nouvelles sanctions américaines. En février 2018, le stock d’investissements français en Iran a été évalué à 1,5 milliard d’euros (1,78 milliard de francs) par BPI France. Faible? Oui, mais significatif. Les constructeurs automobiles Renault et Peugeot ont ainsi, en 2016, conclu des accords pour l’ouverture de nouvelles usines dans ce pays où leurs modèles roulent presque sans concurrence. L’Iran est le huitième marché de la firme au losange, qui y a vendu 160 000 véhicules en 2017. PSA est pour sa part loin devant, avec plus de 400 000 véhicules par an. Sachant que, d’ici 2030, le marché automobile iranien pourrait dépasser le marché français…

Total, en 2017, y a signé un nouveau contrat d’exploration gazier pour près de 2 milliards de dollars. Pire: une commande d’Airbus est désormais menacée de capoter. Iran Air, la compagnie aérienne nationale de la République islamique, a passé en janvier 2017 une commande de 98 appareils A350 pour une trentaine de milliards d’euros. Or l’A350, concurrent du Boeing 787, est une clé de voûte de la stratégie commerciale et industrielle de l’avionneur européen. «Si nous ne parvenons pas à trouver une solution, tous ces liens vont s’étioler. Et qui en profitera à coup sûr, dans les domaines où ils le peuvent? Les Chinois», estime un officiel français.

Cas Airbus emblématique

Le cas Airbus est emblématique de la complexité du dossier iranien. L’avionneur est en effet pris en otage à double titre par la décision de Donald Trump, prise le 12 mai, de se retirer de l’accord conclu avec Téhéran. Premier problème: ses financements, qui impliquent des banques américaines. Deuxième problème: la vulnérabilité technique de ses appareils. Des milliers de composants fabriqués aux Etats-Unis sont utilisés sur chaque Airbus commercialisé. Impossible, dès lors, de poursuivre la production d’avions à destination de l’Iran.

«Nous allons formaliser des propositions dans les prochains jours», a expliqué lundi Bruno Le Maire. «La réalité crue est que nous ne sommes pas indépendants économiquement. Si l’on accepte de laisser tomber dans le cas de l’Iran, nous démontrons à Donald Trump qu’il peut à la fois poursuivre ses objectifs stratégiques et éliminer ses concurrents. Un coup double redoutable», prédit-on du côté du Ministère français des finances.

«Nous voici donc confrontés aux démons dont nous avons voulu nier l’existence, une absence de volonté industrielle commune pour faire front aux Américains», complète l’ancien président-directeur général du groupe pétrolier Elf Aquitaine Loïk Le Floch-Prigent, auteur d’un blog industriel très suivi. Car pour l’heure, les contours de la riposte sont flous.

Débat incontournable

La principale arme que les Français veulent brandir est la révision urgente du règlement européen du 22 novembre 1996 «portant protection contre les effets de l’application extraterritoriale d’une législation adoptée par un pays tiers, ainsi que des actions fondées sur elle ou en découlant». Celui-ci manque en effet d’une capacité d’intervention. D’où la volonté de créer un office de contrôle des actifs étrangers américains et de défendre, au niveau de l’UE, la mise sur pied d’une banque d’aide à l’exportation. Deux projets difficiles, toutefois, à concrétiser rapidement.

Pour Paris, ce débat sur l’impact des sanctions américaines en Iran est incontournable dans les discussions en cours à Bruxelles sur l’instauration d’une taxe sur le chiffre d’affaires des géants américains du numérique. Poussé par Bruno Le Maire, qui a plusieurs fois menacé de l’instaurer par défaut au niveau français, ce projet de taxe patine en raison des réticences allemandes. «Avec l’administration Trump, seule la fermeté économique et industrielle paiera», claironnaient, mardi, les diplomates français après la réunion des entreprises impliquées en Iran. Problème: le marteau américain existe. Pas le bouclier français.

Publicité