Leroy Merlin, Renault et Auchan. Volodymyr Zelensky n’a mentionné que ces trois noms mercredi devant les parlementaires français. Trois entreprises à qui le président ukrainien a demandé de quitter la Russie pour ne plus être «les sponsors de la machine de guerre». Leur réponse a été contrastée. «Heurté», Philippe Zimmermann, le patron du holding de Leroy Merlin (et dont le groupe Mulliez est actionnaire majoritaire), n’envisage toujours pas de fermer son enseigne en Russie. Auchan, qui appartient aussi au groupe Mulliez, n’a pas réagi. Renault, en revanche, a annoncé dans la foulée suspendre l’activité de son usine moscovite et évaluer «les options possibles» concernant sa filiale AvtoVAZ.

Mais ces trois-là ne sont pas les seules à opérer encore en Russie. Avant le déclenchement de la guerre, 35 des 40 sociétés du CAC 40 étaient présentes dans le pays, et pas moins de 160 000 personnes dépendaient d’un employeur français. La plupart des entreprises temporisent, en espérant la fin rapide du conflit. Pour l’instant, trois sociétés françaises ont annoncé un retrait net, dix ont suspendu leurs activités, deux ont réduit la voilure, six ont suspendu leurs investissements et quatre n’ont rien changé à l’habitude, selon le décompte réalisé par l’université américaine Yale, qui recense les annonces des multinationales.

Situation difficilement défendable

Mercredi, Zelensky n’a cité ni TotalEnergies, qui concentre les critiques en raison du maintien de ses activités gazières, ni la Société générale. La banque française compte en Russie 12 000 employés, 230 agences et 2 millions de clients à travers le réseau Rosbank, racheté à partir de 2006 par le biais d’un investissement de 4 milliards d’euros. Première banque étrangère de Russie, elle est devenue rentable en 2016 et sa maison mère avait décidé, il y a deux ans, de poursuivre son expansion. Rosbank est au cœur de l’économie poutinienne : elle a pris part l’an dernier à un prêt de 1,2 milliard d’euros au géant minier Uralkali et financé les projets urbanistiques de la ville de Moscou à hauteur de 850 millions d’euros. Ce qui place la Société générale dans une situation difficilement défendable devant les opinions publiques occidentales.

Le groupe dirigé par Frédéric Oudéa n’a encore annoncé aucune décision quant à l’avenir de Rosbank. «Pour l’instant, nous gérons la crise, indique-t-on dans l’entourage du PDG. Mais il n’y aura pas de statu quo. Nous sommes une banque responsable.» Une manière feutrée de dire qu’un désengagement est à l’étude, alors que Crédit agricole et BNP Paribas se sont retirés. Le 3 mars, la Société générale évoquait explicitement le scénario d’une expropriation, en chiffrant l’impact sur ses fonds propres à 1,8 milliard d’euros. Un choc qu’elle est, selon elle, «tout à fait en mesure d’absorber». Les marchés financiers sont plus circonspects : depuis l’attaque de l’Ukraine, l’action de la Société générale a perdu plus de 20 % de sa valeur.

D’autres entreprises jouent la montre. Avec ses 7 200 employés dans le pays et ses treize sites de production, Danone explique maintenir ses activités «afin de répondre aux besoins alimentaires essentiels des populations civiles» mais a suspendu ses projets d’investissement. La Russie a assuré 1,5 milliard d’euros de revenus à l’entreprise agroalimentaire en 2021 (6 % de son chiffre d’affaires). Accor, 57 hôtels opérés dans le pays, et Sanofi, 575 millions d’euros de revenus sur le territoire en 2021, ont adopté des lignes similaires.

Beaucoup de sociétés n’ayant pas quitté la Russie espéraient s’y développer fortement dans les années à venir. C’est le cas de Saint-Gobain, qui a huit sites de production et 1 500 salariés en Russie (1,5 % de son chiffre d’affaires, 230 millions d’euros). L’an dernier, le groupe de matériaux de construction annonçait un plan d’investissement de 70 millions d’euros et l’ouverture de quatre nouvelles usines. «Tous ces projets ont été arrêtés, affirme-t-on à Saint-Gobain. Les activités locales continuent de fonctionner, mais de façon autonome : il n’y a plus de flux d’import ou d’export, la production est vendue sur le marché local.» L’interpellation du président Zelensky mercredi fait-elle réfléchir Saint-Gobain ? «Il ne nous a pas cités, répond le groupe. Pour l’instant, nous restons sur notre position.»

Refus de consignes

«Toutes les options sont actuellement examinées et cela inclut le fait d’arrêter l’activité dans le pays», indique de son côté une porte-parole d’Air Liquide, sans préciser à quelle échéance une décision pourrait être prise. Elle souligne que l’une des activités du groupe consiste à alimenter des hôpitaux en oxygène médical. En Russie, Air Liquide emploie 710 personnes, exploite dix-huit sites industriels, compte 700 clients et y réalise un peu moins de 1 % de son chiffre d’affaires. Pour l’instant, l’entreprise s’est contentée d’une suspension des investissements et des projets de développement. Ces dernières années, sa présence en Russie a été renforcée : elle a démarré deux unités en 2021 et annoncé en 2020 un investissement de 100 millions d’euros, signant un contrat d’approvisionnement avec l’aciériste russe NLMK.

Même celles qui ont cessé leurs activités n’ont pas plié bagage définitivement. Michelin, par exemple, a mis à l’arrêt les chaînes de son usine de pneus de Davydovo le 15 mars, tout en continuant à payer les 750 salariés. Cette situation est-elle tenable? «Nous sommes concentrés sur la gestion quotidienne et l’accompagnement des salariés», répond un porte-parole du premier manufacturier étranger à être revenu en Russie en 2004.

Les entreprises qui restent actives en Russie invoquent les mêmes arguments : leur départ ouvrirait la porte à une confiscation de leurs avoirs et à l’enrichissement des oligarques, reviendrait à sanctionner la population russe et les premières victimes seraient leurs salariés. Elles s’abritent aussi derrière les «conseils» donnés par le président de la République.

Philippe Zimmermann, de Leroy Merlin, a ainsi assuré dans un entretien à la Voix du Nord que si Emmanuel Macron demandait à l’enseigne de quitter le marché russe, ce «serait différent». Sauf que le chef de l’Etat se refuse à donner une consigne aux entreprises, à qui il demande seulement de se conformer aux sanctions. «Ma position est de laisser les entreprises libres de décider pour elles-mêmes», a-t-il affirmé jeudi soir depuis Bruxelles. Avant la guerre, la France se classait au deuxième rang des investisseurs étrangers en Russie.