Dans un vaste atelier aux larges baies vitrées, à deux pas des Vernets, un jeune en bleu de travail, protection sur les yeux, travaille sur une fraiseuse. Il confectionne une pièce qui servira à fabriquer un étau d'horloger. Dans la salle d'à côté, penchés devant des écrans d'ordinateur, deux apprentis s'initient à la programmation de machines à commandes numériques. Plus loin, quatre élèves de 4e année suivent un stage de soudure. Ils sont apprentis polymécaniciens, automaticiens, électroniciens, constructeurs et dessinateurs de machine ou laborants en physique; et ils sont provisoirement détachés de leur entreprise. Car à Genève, dans la mécatronique, les apprentis suivent une partie de leur formation de quatre ans au CEP, le Centre d'enseignement professionnel de l'Union industrielle genevoise (UIG) et d'Unia (ex-FTMH), le syndicat de la branche. Durant la première année d'apprentissage, le centre remplace l'entreprise pour le volet pratique de la formation. Ensuite, les jeunes poursuivent leur apprentissage dual, de manière traditionnelle. Ils retournent au CEP de temps à autre pour des stages.

L'histoire de la création du CEP, au début des années 90, est emblématique. «Il s'agissait de venir au secours de grandes entreprises de l'industrie des machines, comme Charmilles Technologies, ABB, Tavaro ou Landis et Gyr. Elles possédaient une tradition de la formation professionnelle très ancrée, mais ne voulaient plus gérer des centres de formation internes», raconte Pierre Lathuilière, délégué pour les apprentissages à l'UIG. Les raisons en étaient multiples: coûts trop élevés du maintien d'un parc de machines approprié pour la formation et de l'engagement de formateurs, manque de temps à disposition pour s'occuper des apprentis, incertitudes sur l'avenir qui rendent réticent à signer des contrats d'apprentissage pour quatre ans….

L'association professionnelle a donc pris le relais des entreprises et a monté son propre centre de formation. Il accueille les 40 à 45 apprentis qui débutent chaque année leur apprentissage dans la mécatronique: «Nous leur donnons le b.a.-ba du métier, voir un peu plus, pour qu'ils soient suffisamment opérationnels et indépendants lorsqu'ils arrivent dans leur entreprise en 2e année», explique Pierre Lathuilière. Ainsi, des jeunes qui ont signé un contrat d'apprentissage avec ABB, le CERN, Derendinger, Jean Gallay, LEM, LN Industries, Rolex ou les TPG (Transports publics genevois) commencent à se former ensemble, puis ils reviendront peut-être plus tard au CEP faire un stage pour couvrir des domaines qu'ils ne peuvent acquérir dans leur entreprise. «Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus de sociétés capables de former un apprenti de A à Z. Elles sont souvent trop spécialisées pour pouvoir offrir toute la gamme des connaissances prévues dans les règlements d'apprentissage. Ou alors une partie de la production est délocalisée et c'est le même problème», ajoute Pierre Lathuilière.

Pour contourner l'obstacle, pour que les apprentis acquièrent une pratique globale avant leurs examens, mais aussi pour qu'ils voient d'autres produits, d'autres manières de faire, d'autres cultures et organisations du travail, ils tournent dans les entreprises de la branche. «Il s'agit d'échanges de quelques mois, entre des apprentis qui font le même CFC», poursuit Pierre Lathuilière. Un jeune qui travaille à ABB Sécheron, entreprise fabriquant des transformateurs de traction pour les locomotives ira, par exemple, faire un stage aux TPG. LEM, qui fabrique des capteurs de courant et occupe 12 apprentis, échange régulièrement des jeunes de fin de 3e année avec le constructeur de machines-outils Charmilles Technologies, qui forme18 apprentis. Les stages durent environ deux mois. «Nous aimons bien que les jeunes voient et connaissent autre chose», explique Alain Bozonnet, le responsable des apprentis.

Son homologue de Charmilles Technologies, Marc-André Jodry, évoque une autre vertu des stages: «En 2003, nous avons connu des difficultés économiques et mis des collaborateurs au chômage technique pendant plusieurs mois. Je ne pouvais plus occuper les apprentis durant cette période. Alors, l'UIG nous a aidés à les placer dans d'autres entreprises et il y a eu un élan de solidarité remarquable.» Tous les jeunes en formation voient d'autres horizons: «J'ai des contacts avec La Poste pour un échange avec un apprenti gestionnaire en logistique», ajoute-t-il.

«Le système que nous avons mis au point est très léger administrativement, estime Pierre Lathuilière. Il n'y a pas d'échange de contrats, ni d'argent, et un minimum de paperasse à remplir. Les jeunes sont tenus au secret de fonction et à la confidentialité.» Le financement du CEP est assuré par diverses subventions cantonales et fédérales, par l'UIG et Unia, ainsi que par les entreprises elles-mêmes: une participation allant de 1200 à 2000 francs par an et par apprenti leur est demandée.

Un modèle à développer

Encore peu répandus, les réseaux d'entreprises existent dans quelques autres secteurs, l'informatique par exemple, d'autres domaines high-tech, ou les métiers du bois et de la menuiserie dans le canton de Vaud. Mais à l'avenir, de tels regroupements devraient prendre de l'essor. Car pour le Département fédéral de l'économie et divers milieux de la formation professionnelle, les réseaux d'entreprises formatrices sont l'un des moyens pour diminuer le chômage des jeunes et augmenter le nombre de places d'apprentissage. D'ailleurs, la nouvelle loi fédérale sur la formation professionnelle soutient la création de ces réseaux, capables d'offrir une formation complète aux apprentis dans plusieurs entreprises spécialisées ou dans des PME qui emploient peu de personnel. La loi prévoit aussi le renforcement du rôle des organisations professionnelles. Les deux ingrédients du modèle genevois.