Economie

Les entreprises manquent de traducteurs qualifiés. Elles vont les chercher ailleurs

Métiers. La traduction, une carrière d'avenir? Il semble que oui, puisque même l'administration fédérale, grosse consommatrice, fait appel à des traducteurs étrangers. Elle est suivie par les grandes compagnies qui pratiquent l'appel d'offres à l'envi

Petit exercice: entrez sur l'un des multiples sites de traduction instantanée accessibles sur Internet. Lisez ce que vous propose le système qui traduit mot à mot, par exemple, de l'anglais vers le français: «La ligne de division pointue en Chine entre deux modèles incompatibles est déjà un mal de tête politique pour les amorces de la porcelaine…» Comprenez: «La ligne de démarcation qui sépare en Chine deux modèles incompatibles constitue déjà un casse-tête politique pour les leaders chinois…» Démonstration est faite que rien ne remplace encore l'intelligence intuitive d'un traducteur humain. Son avenir s'annonce d'ailleurs prometteur, particulièrement du côté des branches de l'assurance et des banques. La Suisse manque en effet de traducteurs, plus particulièrement de francophones travaillant de l'anglais ou de l'allemand vers le français. A tel point que, administration fédérale en tête, on fait massivement appel à des forces étrangères.

C'est le cas des services linguistiques du groupe Suisse de Réassurances, qui faisaient paraître récemment, dans le quotidien français Le Monde, une annonce ainsi libellée: «[…] recherche traducteur(trice) chevronné(e), francophone, particulièrement à l'aise dans sa langue maternelle et maîtrisant parfaitement l'anglais et l'allemand», pour un poste situé à Zurich. Même problème à Berne, où l'on reconnaît que les services de la Confédération, forts de quelque 400 traducteurs, font travailler davantage de Français que de Suisses.

La Corporate Language Services AG, produit de fusion entre les services de traduction de feu la SBS et de la Zurich Suisse, désormais intégrés aux services du groupe UBS, offre «au meilleur coût, affirme-t-elle, des services linguistiques innovateurs dans les domaines de l'économie, de la finance et de la technologie». Avec des filiales à Bâle, Chiasso, Zurich et Lausanne, CLS compte 70 traducteurs. Un tiers du volume des traductions est assuré par des free-lances, étrangers pour la plupart, au bénéfice d'un contrat-cadre. Sa responsable, Doris Marty-Albisser, confirme: «On ne trouve pas si facilement de bons spécialistes en Suisse. Pour l'anglais, par exemple, nous faisons de plus en plus appel à des traducteurs basés à Londres. Et nous profitons des conférences internationales pour lancer des appels d'offres.» Tous s'accordent à dire que le marché devient plus exigeant et que les bons sont peu nombreux.

Flou juridique

Au sein de la corporation, pourtant fort disparate, on est aussi unanime: il n'y a pas assez de traducteurs qualifiés en Suisse, alors que la demande est très forte. «Tout le monde en cherche, assure même Cyrille Arnold, membre d'un cabinet lausannois de traducteurs et de l'Association suisse des traducteurs, terminologues et interprètes (ASTTI). En quelques coups de fil, on peut en placer une bonne trentaine, s'ils sont formés et qualifiés.» «Les traducteurs qui maîtrisent l'allemand bancaire ou financier ne courent pas les rues», renchérit Dominique Léveiller qui enseigne à l'Ecole de traducteurs et interprètes (ETI) de Genève. Paradoxalement, peut devenir traducteur qui veut. «Au sein même des entreprises, les gens ne savent pas bien ce qu'est le métier de traducteur», explique le professeur Urs Willi, recteur de la Dolmetscherschule de Zurich (DZ, Ecole supérieure d'interprétariat). Bon nombre d'entreprises ont longtemps fonctionné avec des spécialistes, financiers, bancaires, etc., maîtrisant deux langues et qui s'improvisaient traducteurs. Par sa nature, la profession souffre d'un certain flou que le manque de volontés politiques peine à résorber. D'abord, parce qu'il n'existe en Suisse que deux institutions assurant une formation de niveau supérieur ou universitaire: l'ETI de Genève et la DZ. Mais leurs diplômes sont cantonaux. Certes, l'ETI jouit d'une réputation internationale sans faille, ses diplômés sont marqués de l'estampille «qualifié». Et la DZ entrera l'an prochain dans le sérail des HES (hautes écoles spécialisées) en fusionnant avec deux hautes écoles de Winterthour (technique et commercial). Autre brèche: les traducteurs – on en recense officieusement 2500 – ne sont fédérés par aucune institution et sont dépourvus de convention collective. Pour certains «mercenaires», ce désert en matière de protection sociale peut sembler une aubaine. Grâce à Internet, ils peuvent offrir leurs services à distance en pratiquant le dumping sur les tarifs. «Ça ne marche pas longtemps, soutient Cyrille Arnold. Un traducteur est confronté à des spécificités locales. Un «local» a accès à d'autres sources qu'un Parisien.» Pour Dominique Léveiller, avec une certaine «mondialisation» de la traduction, les conditions de travail se sont péjorées, le métier s'est un peu déstabilisé: «On voit circuler des choses incroyables, avec des prix trois fois inférieurs à ceux pratiqués en Suisse.» Mais si, aujourd'hui, les employeurs exigent davantage, ils valorisent aussi plus facilement le niveau des compétences et sélectionnent sur le terrain. Les trois ou quatre associations de traducteurs, qui ne réunissent pas plus de 800 membres en tout, auxquelles certains reprochent de ne «pas faire leur travail», font certes quelques efforts. L'ASTTI, par exemple, tente de remettre un peu d'ordre dans la profession. Pour compter parmi ses adhérents, il faut pouvoir présenter un dossier de traductions bétonnées. Les traducteurs sont-ils des laissés-pour-compte? Pour Urs Willi, la profession souffre d'un manque chronique d'information, chez les jeunes notamment. En outre, le traducteur est souvent un être isolé, discret, travaillant le plus souvent à domicile. Créneau particulier au milieu de ce melting pot, les traducteurs de conférences font figure de parents pauvres. Rattachés pour la plupart aux Nations Unies, certains permanents bénéficient d'un statut de fonctionnaires internationaux. Mais, à cause de la crise, les organisations rognent toujours davantage sur le budget traduction. Comme l'explique Michel Fournier, vice-président de l'Association internationale des traducteurs de conférences (AITC) basée à Genève et forte de 420 membres, «les contrats sont de plus en plus négociés de gré à gré, sans prise en charge sociale». Pour Michel Fournier, les débutants s'y cassent les dents, par manque d'expérience et au vu des conditions précaires. Ce n'est donc pas de ce côté-ci qu'ils devraient s'aventurer pour faire leurs armes.

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