C’est un grand bâtiment gris anonyme de six étages, dans la banlieue de Lausanne. A deux pas de l’autoroute, rien, de l’extérieur, ne permet de deviner ce qu’il renferme dans son sous-sol. A la sortie de l’ascenseur, on aperçoit une dizaine de bonbonnes grises de plus d’un mètre de long chacune. «Elles renferment du gaz Inergen. En cas de départ d’incendie, elles explosent immédiatement pour priver le feu d’oxygène», explique Jean-Michel Melinand, directeur commercial de la société SyselCloud. Un peu plus loin, on accède à la salle des serveurs informatiques. Alignées par rangées sur des dizaines de mètres, placées dans des cages fermées à clé, les machines sont silencieuses.

Marc Boudriot s’approche de trois armoires. «Toutes les données de nos clients sont là. Elles sont aussi dupliquées dans un autre centre sécurisé situé dans la région – mais n’écrivez aucun nom de lieu, nous devons garder secrets nos emplacements.» Le directeur de SyselCloud, qui compte 24 collaborateurs, poursuit: «Cette région est l’une des mieux couvertes en fibre optique du pays. Les transmissions de données sont ultrarapides. C’est l’endroit parfait pour nos activités de cloud computing.» SyselCloud, dont le siège administratif est situé au Mont-sur-Lausanne, fait partie de la dizaine de sociétés romandes à proposer des services dits d’«informatique en nuage». Ses clients? Avant tout des PME. Celles-ci ont non seulement décidé d’externaliser tout ou partie de leur informatique, mais aussi, pour certaines d’entre elles, de passer de l’achat à la location de logiciels.

«Le cloud est comparable à l’arrivée de l’électricité»

Le cloud computing, c’est donc des serveurs informatiques cachés et reliés à de la fibre. Mais encore? «Pour mesurer l’importance du phénomène, pensez aux débuts de l’électrification, vers les années 1890. Avant, chaque entreprise produisait elle-même son électricité. Puis des réseaux ont été créés et l’électricité est devenue un service. Le cloud computing, c’est la même chose: l’entreprise se concentre sur son activité et sous-traite son informatique, qui devient un service accessible à distance via la puissance des connexions internet actuelles», explique Jacques Boschung, directeur d’EMC pour l’Europe de l’Ouest. Fournisseur d’infrastructures cloud, EMC constate que le chiffre d’affaires de ces services augmente de 15% par an. «Et ce surtout grâce aux demandes des PME», affirme Jacques Boschung. Selon le responsable, 30% des PME au niveau mondial ont déjà opté pour des solutions cloud.

Toutes les PME sont-elles éligibles? «Que vous ayez 5 ou 300 employés, il y a des solutions cloud intéressantes, estime Marc Boudriot. La société peut par exemple décider d’héberger toutes ses données à distance pour des raisons de sécurité: un centre de données sera toujours plus sûr qu’un local informatique d’une PME. Et nous avons l’obligation de dupliquer ces données dans deux de nos centres, éloignés d’au minimum 60 kilomètres l’un de l’autre.» La PME peut aller plus ou moins loin dans le cloud. «Elle peut vouloir externaliser la totalité de ses infrastructures informatiques ou se contenter de louer l’accès à une application spécifique comme, par exemple, Microsoft Office ou un système de gestion des ressources humaines pour ses employés», poursuit Marc Boudriot.

«Impossible désormais d’insérer des CD»

Voilà pour la théorie. Passons à la pratique. Il y a un an et demi, la gérance immobilière M&B, basée à Lausanne, a fait ses premiers pas dans l’informatique en nuage. «Nous devions alors remplacer notre serveur informatique interne, pour un coût d’environ 60 000 francs, raconte Fabien Anex, directeur de la société. J’ai alors réfléchi à l’externalisation de notre informatique. Notre serveur a été transféré à distance et tout s’effectue désormais en ligne.» M&B est allée très loin: la régie a purement et simplement supprimé ses ordinateurs. A la place, des écrans reliés à Internet. «Je ne vous cache pas que les débuts ont été un peu compliqués, car des employés cherchaient où insérer des CD. Et l’utilisation restreinte des ports USB a troublé certains, poursuit Fabien Anex. Il a fallu quelques semaines avant que nous puissions utiliser à nouveau nos lecteurs pour scanner les bulletins de versement, le logiciel adapté ayant dû être installé à distance par notre prestataire cloud.»

La gérance a également dû demander à son fournisseur qu’il installe sur son serveur son programme de gestion des immeubles. «Nous sommes une petite société, avec huit collaborateurs, poursuit Fabien Anex. Mais même pour nous, le cloud nous a offert davantage de flexibilité et permis de réaliser des économies.»

«20% d’économies avec des solutions cloud»

Les économies, parlons-en. «Le cloud permet aux sociétés d’agir sur deux leviers, les frais d’exploitation et les investissements, avance Marc Boudriot. En moyenne, on estime à 20% les économies pour le premier poste. La PME conserve des informaticiens, mais ils peuvent désormais se consacrer à leurs tâches essentielles de stratégie et de planification. Et côté investissement, plus besoin de sortir des dizaines ou des centaines de milliers de francs d’un coup pour de nouvelles machines. Tout se paie par mois et par utilisateur.» Revenons à la gérance M&B. «Je n’ai pas dû sortir 60 000 francs d’un coup pour un nouveau serveur. Et j’estime que mes frais courants en informatique, auparavant de 30 000 francs par an, vont diminuer sensiblement après les frais liés à la mise en route des services cloud», calcule Fabien Anex.

Ces économies peuvent prendre un poids plus important encore pour les start-up, pour lesquelles chaque centime compte à leurs débuts. C’est le cas d’Abionic, spécialisée dans les outils de diagnostic et située au parc de l’Innovation de l’EPFL. «Nous sommes obligés de conserver une traçabilité complète de tous nos tests, et ce avec un degré de sécurité maximal, explique Nicolas Durand, directeur d’Abionic. Nous stockons ces données de test en interne, mais les dupliquons aussi dans le cloud.» Du coup, la start-up s’est évitée «des frais conséquents si nous avions dû acquérir un second serveur. Cela nous aurait coûté des dizaines de milliers de francs, alors que là, nous payons un abonnement mensuel de quelques centaines de francs.»

L’informatique en nuage, c’est ainsi la mutualisation des coûts. Une seule petite armoire de serveurs dans le data center de SyselCloud coûte 1,5 million de francs, affirme Marc Boudriot. «L’informatique de pointe demeure chère. Il fait donc tout à fait sens de partager les coûts.» Les données sont stockées sur des serveurs virtuels: il n’y a donc pas de séparation physique entre les disques. «La virtualisation des données est vraiment la norme. Et elle garantit un degré de sécurité et de confidentialité très élevé», assure le responsable de SyselCloud.

«Le nuage n’est pas adapté à toutes les PME»

A priori, l’informatique en nuage a réponse à tout. Mais il y a parfois des obstacles. «Il faut faire attention à la culture de la société, car toutes ne sont pas prêtes à franchir le pas. Il y a aussi parfois des résistances au sein même des départements informatiques, qui craignent de perdre le contrôle sur les données de l’entreprise», estime Anees Qureshi, directeur ventes et marketing au sein de la société de consulting Cambridge Technology Partners. Et de poursuivre: «En fait, il n’y aura pas forcément besoin de moins d’informaticiens dans l’entreprise, mais leur profil sera parfois différent.» Et toutes les PME ont-elles intérêt à passer à l’informatique en nuage? «Non, il n’est pas forcément adapté aux besoins de toutes les entreprises, poursuit Anees Qureshi. J’ai récemment discuté avec les responsables d’une étude d’avocats qui avaient juste besoin de partager les fichiers de manière efficace au sein des collaborateurs. Une solution locale avec un espace partagé leur a suffi, mais surtout les données doivent rester en Suisse.»

«Traiter d’égal à égalavec son fournisseur»

Pour les PME qui veulent franchir le pas du cloud, vient alors la délicate question du choix du prestataire. «Pour une petite entreprise, je conseille vraiment à son responsable d’être égal à égal avec son fournisseur de services cloud, affirme Jacques Boschung. Mieux vaut opter pour une entreprise locale, chez qui le responsable sera accessible. Je déconseillerais a priori à une PME de se fournir exclusivement chez Google ou Amazon pour des prestations cloud.» Le spécialiste estime que s’il est facile de stocker des données chez eux, les reprendre est a priori plus compliqué. Et en cas de problème, il n’est pas évident de trouver des interlocuteurs chez eux.

Le responsable d’EMC voit d’un bon œil les ambitions de Swisscom sur ce marché (lire l’interview ci-dessous): «Il y a un réel besoin de prestataires locaux en Suisse pour le cloud et Swisscom développe des offres intéressantes pour les entreprises de taille moyenne.»

L’expérience de La Montre Hermès, basée à Bienne, est à ce titre intéressante. «Nous utilisons les services cloud d’Amazon dans le cadre du salon Baselworld, car il s’agit de partager de manière simple des données qui ne sont pas stratégiques, explique Steve Blank, directeur des systèmes d’information chez La Montre Hermès. Par contre, nous avons opté pour un prestataire suisse pour la création d’un backup de toutes nos données sensibles.» Auparavant, l’horloger dupliquait à l’extérieur ses données pour des raisons de sécurité. «Avec le cloud et les services associés, mutualisés, nous allons plus loin, poursuit Steve Blank. Nous pourrons redémarrer nos activités en quelques heures, c’est notre prestataire local qui se charge de déclencher la bascule sur l’environnement de backup et ainsi poursuivre nos activités au plus vite.»

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