Peut-on encore investir dans des titres de dette en euros sans courir le risque d’être entraîné dans une crise majeure? Initiée par la poussée d’inquiétude sur la dette de l’Etat grec, cette crainte a conduit nombre d’investisseurs à se méfier des obligations émises par des emprunteurs européens ou libellées en monnaie unique.

Ces doutes provoquent une hausse des rendements des titres les plus exposés. Faute d’acheteurs en nombre suffisant, les obligations d’Etat grecques doivent offrir des rendements supérieurs de 3,48 points de pourcentage à ceux des créances gouvernementales allemandes, considérées comme les plus sûres.

Sécurité inversée

Les CDS (credit default swaps) ont explosé sur les dettes des pays les plus fragiles (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne et Italie). Ces primes d’assurance contre un défaut de paiement sont certes moins fiables que les rendements pour juger l’inquiétude des investisseurs, mais constituent «des signaux suffisants pour évaluer les grandes évolutions des marchés», selon Alessandro Bee, stratège à la banque bâloise Sarasin.

Cette situation tendue conduit à un paradoxe. Les emprunts de ces pays de la zone euro sont considérés par les marchés comme étant plus à risque que ceux de certaines grandes sociétés multinationales, parfois domiciliées dans ces mêmes pays. Ainsi, le groupe bancaire ibérique Santander attire le chaland avec un rendement de 3,66% pour un emprunt à dix ans alors qu’un titre équivalent émis par le gouvernement espagnol doit en proposer 3,89%. De même, le groupe chimique belge Solvay offre, à 3,51%, un rendement inférieur de 15 points de base à celui du gouvernement de Bruxelles. Plus spectaculaire, le néerlandais Unilever (alimentation) ne rémunère ses créanciers à dix ans que 2,62% alors que La Haye doit offrir 3,39% pour la même durée.

Pourtant, les marchés considèrent, par principe, qu’une obligation émise par un gouvernement est le titre de dette le plus sûr qui soit, donc offrant le rendement le moins élevé. Les CDS sont censés suivre la même logique.

A l’inverse, les grandes entreprises doivent offrir, en temps normal, des rendements légèrement supérieurs. Même chose pour les primes des CDS, censées refléter un risque de défaut résiduel plus élevé. «Une entreprise, aussi solide soit-elle, court toujours le risque d’être saisie par le gouvernement du pays dans lequel elle est installée», relève Giuseppe Gianuzzo, de Bridport, un spécialiste obligataire à Genève.

Ferveur allemande

Après une rapide montée au début de l’année, la tension autour de la Grèce s’est stabilisée. Les marchés veulent croire à un sauvetage. «Les risques que ce pays sorte de la zone euro ou qu’il fasse défaut sont extrêmement réduits», estime Christel Rendu de Lindt, responsable de la gestion obligataire institutionnelle à l’Union Bancaire Privée (UBP) à Genève.

La spécialiste reste néanmoins très prudente sur les emprunts d’Etat grecs, en particulier parce qu’ils exhibent une extrême volatilité, et souligne le caractère spéculatif de tels investissements.

Ceux qui n’ont pas accès à cette expertise doivent viser «les emprunts du gouvernement allemand de courte durée, qui représentent la sécurité maximale en zone euro, ou les marchés monétaires», argumente Christel Rendu de Lindt. Les marchés ne s’y sont pas trompés: signe de leur engouement pour le «Bund» allemand, le rendement à dix ans a plongé jusqu’à 3,10% en fin de semaine dernière, le niveau le plus bas depuis les heures les plus sombres de la crise financière il y a onze mois.

Au prix d’une très légère incertitude supplémentaire, les emprunts d’Etats dont les finances publiques paraissent maîtrisées sont aussi recommandés: les Pays-Bas, la Belgique, la Finlande et, dans une moindre mesure en raison d’un déficit élevé, la France. Certains estiment néanmoins les multinationales plus sûres. «Comme elles n’ont plus de bases nationales depuis longtemps, leur exposition aux risques d’une crise financière limitée à un pays ou un petit groupe de pays est limitée», défend Alessandro Bee.