En automne dernier, le Conseil fédéral a provoqué quelques soupirs d’agacement dans les milieux économiques. Le gouvernement a présenté un projet pour introduire des quotas de femmes dans les conseils d’administration (30%). Sur ce plan, il ne fait que suivre la tendance européenne. Plusieurs pays l’ont fait, et l’UE prévoit de s’y mettre aussi. Et nos voisins vont plus loin: ils visent les 40%, sur le modèle de la Norvège, pionnière en la matière.

Fait plus rare, la Suisse veut aussi introduire des quotas pour les directions générales. D’abord prévu à 30% aussi, le taux minimum a été révisé à 20% en fin d’année. C’est toujours trop, selon les milieux économiques, de toute façon opposés par principe à ce type d’ingérence de l’Etat dans les affaires des entreprises.

Quelle que soit la façon dont on aborde les statistiques, la Suisse est plutôt mauvaise élève lorsque l’on parle de participation des femmes dans l’économie. Qu’il s’agisse de salaires ou de postes de direction. Sous l’angle des conseils d’administration, le rapport du consultant zurichois Guido Schilling fait état de 16% d’administratrices pour la centaine d’entreprises les plus grandes de Suisse. Une autre étude, plus large, commandée par Ernst & Young et menée par le think tank américain Peterson Institute for International Economics, montre une réalité encore moins rose: 9,1%. Même pas un administrateur sur dix est une femme, si l’on inclut des entreprises plus petites.

Ce n’est pas grave uniquement sur le plan de l’équité. Comme le souligne le rapport Davies, en Grande-Bretagne, plus de femmes à la tête des entreprises, c’est «good for the boards, good for business, good for the economy». Cela pourrait être simplement du bon sens. En réalité, toujours plus d’études montrent que plus le nombre de femmes dirigeantes augmente, plus la rentabilité d’une entreprise s’améliore. L’enjeu est tel – et les progrès à ce point faibles – qu’à droite aussi et parmi des consultants qui travaillent avec les plus grandes entreprises, le mouvement pour les quotas prend de l’ampleur.

Néanmoins, on peut comprendre la crispation que suscitent les quotas. Les entreprises n’ont pas envie qu’on leur dise qui choisir pour les diriger. On voit aussi assez bien pourquoi les femmes ne veulent pas être prises pour des administratrices alibis. Dans un monde parfait, ce déséquilibre se corrigerait naturellement. C’est d’ailleurs ce que continuent à penser les opposants au projet du Conseil fédéral, qui n’argumentent par ailleurs généralement pas contre l’idée qu’il faut plus de femmes à la tête des sociétés suisses.

Le problème, c’est que cela ne fonctionne pas. Pour un certain nombre de raisons, le déséquilibre se maintient, année après année, et si des progrès apparaissent, ils sont anecdotiques (de l’ordre d’un point de pourcentage d’amélioration par an en Suisse). Et l’argument du manque de femmes capables d’occuper ces fonctions ne tient pas: toutes les expériences ont prouvé que ces craintes étaient infondées et qu’il y avait bien assez de candidates à la hauteur.

Il n’y a pourtant pas de fatalité. Si les entreprises le souhaitent, elles peuvent encore échapper aux quotas. Mais pas sans rester les bras croisés. Comme en Grande-Bretagne, elles peuvent se fixer des objectifs elles-mêmes. En cinq ans, les plus grandes entreprises cotées à Londres ont ainsi atteint 26% de femmes dans les conseils d’administration (1% de plus que l’objectif qu’elles s’étaient fixé) à partir d’un taux à peine plus élevé qu’en Suisse. Le processus a été tellement bien vécu par toutes les parties que l’objectif a été rehaussé à 33%. Pas de loi, pas de sanction, mais une économie qui dit déjà en bénéficier.

Avec un tel système, on évite la lourdeur administrative qu’engendrerait une nouvelle loi, mais surtout, les entreprises restent maîtres de leurs choix. Cette forme d’auto-régulation a de quoi plaire à la Suisse, où les entraves au libéralisme sont vues d’un mauvais œil. C’est ce qui a notamment poussé le consultant Guido Schilling à militer dans ce sens. Le succès des Britanniques tient en plusieurs éléments, mais l’un d’entre eux a été capital: la motivation de toutes les parties prenantes. La Suisse pourrait s’en inspirer.