Sanctions

Les entreprises suisses exposées au risque russe

Les sanctions imposées par l’administration Trump provoquent de grandes manœuvres dans l’industrie helvétique. Sulzer rachète les parts d’un oligarque russe pour ne pas être inquiété. Mais la Suisse reste un partenaire de choix pour la Russie et ses milliardaires

L’économie suisse s’est habituée à scruter les sanctions visant la Russie. La nouvelle salve, lancée vendredi par Washington, vise à «punir» le Kremlin – via ses oligarques et ses entreprises – pour ses ingérences dans la politique interne américaine. Lundi, l’industrie helvétique percevait de premiers ricochets.

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Pour échapper aux sanctions, le groupe Sulzer, basé à Winterthour, a racheté cinq millions de ses propres actions à l’oligarque Viktor Vekselberg, qui détenait 63,4% des parts du spécialiste des machines via sa société d’investissement Renova.

La transaction – estimée à quelque 600 millions de francs par le cabinet de recherche Baader Helvea – devrait permettre à Sulzer de reprendre la majorité de ses parts et de réaffirmer son indépendance face aux autorités américaines. Le montant de l’opération ne sera réglé qu’une fois que Sulzer se sera assuré de ne pas être passible de sanctions, a précisé le groupe dans son communiqué.

Pas «significativement affecté»

Mais l’empreinte de Viktor Vekselberg sur l’économie suisse ne s’arrête pas là. Sa holding Renova détient des participations dans d’autres groupes industriels. C’est le cas chez le zurichois Oerlikon ou le lucernois Schmolz + Bickenbach, dont les actions ont été passablement chahutées en bourse en cours de journée.

Les deux entreprises ont réagi par courriel. Oerlikon souligne n’être «pas directement concerné par les sanctions» puisque «Viktor F. Vekselberg détient indirectement 43,04%» de parts. Soit en dessous des 50% établis par le Trésor américain. De son côté, Schmolz + Bickenbach ne s’estime pas «significativement affecté» par les mesures américaines puisque l’oligarque possède, là aussi, moins de 50% de ses actions.

Il n’empêche. La Suisse reste un partenaire de choix pour la Russie et ses milliardaires. Depuis 2013, le montant des investissements directs russes est passé de 12,9 milliards de dollars à 20,2 milliards (avril 2017), selon les données de la banque centrale de Moscou. Le commerce entre les deux pays a pourtant fondu de moitié depuis 2014, à 3,55 milliards de francs, selon les statistiques de l’Administration fédérale des douanes.

Le précédent qui a fait mal

Alors, la Suisse est-elle trop exposée au «risque» russe? Guy Mettan renverse la question, mentionnant un «terrorisme juridique pratiqué par les Etats-Unis». Président de la Chambre de commerce Suisse-Russie, il rappelle que toutes les grandes entreprises suisses font des affaires avec la Russie (200, selon l’ambassade helvétique) mais «à 25 ou 40% de leur capacité», au vu des pressions directes ou indirectes des Etats-Unis. «Il n’y a là rien de nouveau sous le soleil. Ça doit être le dixième train de sanctions depuis 2014.»

Cette année-là, le premier round de pénalités avait mis à mal le négoce pétrolier genevois, frappant les filiales de Litasco ou Rosneft tout comme leurs contreparties. «C’est devenu très difficile depuis cette période, avec plus de compliance, plus de vérifications, et l’obligation de se séparer de certains clients», relevait l’avocat russo-genevois Sergueï Lakoutine dans nos colonnes.

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La société genevoise IPP, partiellement détenue par le milliardaire russe Guennadi Timtchenko, avait dû fermer ses portes et licencier des employés. Personnellement visé par les sanctions américaines, l’oligarque a revendu les parts du négociant Gunvor, qu’il a cofondé en 2000, et a quitté sa luxueuse demeure de Cologny (GE).

La dernière batterie de sanctions vise 38 personnes physiques et morales russes, s’ajoutant aux 24 déjà ciblées mi-mars. Lundi, le Kremlin a voulu rassurer les investisseurs en promettant un soutien aux entreprises «si leur situation venait à s’aggraver», selon le vice-premier ministre, Arkadi Dvorkovitch. Une aide qui ne manquerait pas d’embarrasser les entreprises suisses en mains russes.


Rusal demande à ses clients de différer leurs paiements

«Nous vous demandons de retenir immédiatement tout paiement ou envoi de fonds à UC Rusal jusqu’à nouvel ordre.» C’est la requête qui est parvenue vendredi soir, par courriel, à tous les clients du géant russe de l’aluminium.

Il est rare qu’une entreprise demande à ses clients de différer le règlement de leur facture. Mais pour le groupe moscovite Rusal, l’essentiel est désormais de trouver la façon de continuer à faire des affaires dans le monde entier, malgré les sanctions américaines. Le producteur d’aluminium figure en effet dans la liste des 12 entreprises visées par Washington, selon le communiqué diffusé vendredi par le Trésor américain.

Risques de défauts

Cette nouvelle vague de sanctions, dirigées contre Rusal et sept autres entreprises du milliardaire Oleg Deripaska, pourrait compliquer l’accès au crédit du plus grand producteur d’aluminium (hors de Chine) et différer ses livraisons dans le monde. La nouvelle inquiète les marchés. L’action du groupe, côté à la bourse de Hongkong, a perdu 50% de sa valeur lundi matin et les analystes évoquent déjà les risques de défaut de paiement. Anticipant une baisse de la production mondiale d’aluminium, le cours du métal gagnait 3,84% sur la bourse des métaux de Londres, vendredi après l’annonce des sanctions.

Pour la maison de négoce Glencore, cette probable mise au ban de Rusal est doublement inquiétante. Le géant de l’extraction et du trading de matières premières, basé à Baar (ZG), est le quatrième actionnaire du groupe russe avec 8,75% des actions, ainsi que l’un des principaux acheteurs de métal dans le monde.

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