Markus Nonnenmacher dirige la filiale berlinoise de Credit Suisse. Quand le banquier a appris les projets fiscaux du gouvernement rouge-vert, il a failli en avaler sa cravate: «On va assister à un exode massif de l'épargne des Allemands en direction des oasis fiscales voisines, la Suisse en tête.» Le ministre des Finances, Hans Eichel, veut abolir le secret bancaire en Allemagne pour remplir les caisses de l'Etat. Pourtant, plus un jour ne passe sans qu'un expert pose un diagnostic similaire à celui de Markus Nonnenmacher. La place financière allemande, qui se bat déjà contre une conjoncture défavorable, est en rage.

Acculés par la détresse financière du pays, les dirigeants allemands parent au plus pressé. Chaque mois, le déficit public cumulé par l'Etat fédéral, les Länder et les communes devient plus écarlate. Il est désormais admis que l'endettement national en 2002 (35 milliards d'euros aux dernières prévisions) dépassera la fameuse limite de 3% du PIB autorisée par le Traité de Maastricht. Mais ce dérapage doit rester unique. C'est pourquoi la coalition de centre gauche parle de «prendre l'argent où il est». Les contribuables fortunés, les épargnants et les actionnaires sont visés.

Principale mesure à l'étude, les comptes bancaires de tous les Allemands doivent devenir transparents. Idem pour les titres, obligations et autres fonds. L'instrument préconisé est le fameux échange d'informations, ce concept que l'Union européenne aimerait tant imposer à la Suisse. Sans attendre l'issue des négociations entre Berne et Bruxelles, Berlin veut obliger les banques en Allemagne à annoncer au fisc les revenus du capital de tous leurs clients. Un seul alinéa d'une loi à changer et le tour est joué. Une fois imposée, cette masse d'intérêts pourrait faire couler, d'ici à 2006, plus de 2 milliards d'euros supplémentaires dans les caisses publiques.

«L'honnêteté doit payer», répète Hans Eichel, qui a annoncé un projet de loi encore en novembre. Déjà aujourd'hui, un inspecteur fiscal allemand peut plonger son regard dans les livrets d'épargne d'un contribuable à condition de nourrir à son encontre un soupçon fondé de fraude fiscale. Mais cette menace n'a guère impressionné les épargnants. Des rapports de la Bundesbank et du Ministère des finances estiment la fortune globale des Allemands à 3900 milliards d'euros, dont 10% seraient en sécurité dans une oasis fiscale étrangère. En postulant un rendement moyen de 4%, la fortune nationale produit des intérêts annuels pour 158 milliards d'euros. Or, la part de cette manne annoncée au fisc ne dépasserait pas 15%.

L'Association allemande des banques commerciales (la DBD) combat énergiquement la transparence des comptes bancaires. Elle prédit «plus de bureaucratie» sans que l'honnêteté soit garantie. Hans-Jürgen Krause, chef du domaine «fiscalité», retourne le problème: «L'imposition des revenus de l'épargne en Allemagne est dissuasive; voilà la véritable origine de l'évasion des capitaux.» Un impôt anticipé de 30% grève les revenus de l'épargne. Comme en Suisse (où un taux de 35% est pratiqué), ce prélèvement est remboursé si le contribuable annonce ses intérêts au fisc. Ceux-ci alourdissent alors son revenu imposable, ce qui fait grimper le taux décisif pour l'imposition. Le sucre consistant à libérer de l'imposition les 1500 premiers euros d'intérêts (3000 euros pour un couple) n'y change rien. «Déclarer son épargne, c'est presque toujours payer beaucoup plus d'impôts», assure un expert fiscal. Le fisc allemand est spécialement gourmand: le coefficient grimpe jusqu'à 48,5%, et la progressivité de l'impôt sur les revenus est très forte.

Le lobby des banques se bat depuis des années pour réformer la fiscalité de l'épargne. Son idée: remplacer l'impôt anticipé par un impôt forfaitaire «modéré» sur les revenus du capital, et basta. C'est le modèle autrichien. A la condition de garantir aux tricheurs repentis un taux fiscal de rattrapage faible – ce qu'a fait l'Italie de Silvio Berlusconi –, l'Allemagne pourrait même espérer rapatrier du capital depuis longtemps en exil, estime Hans-Jürgen Krause. Cette solution a longtemps séduit l'opposition, laquelle a les moyens de bloquer les projets fiscaux du gouvernement au Bundesrat (la Chambre des Länder). Mais les chrétiens-démocrates sont embarrassés. Des Länder qu'ils gouvernent (Saxe, Thuringe, Sarre) ont besoin des nouvelles recettes que veut ponctionner Hans Eichel…

Au Conseil des ministres européens des Finances qui s'ouvre ce mardi et où sera fait le point sur l'avancement des négociations avec la Suisse, Eichel aura une raison de plus d'être intransigeant pour Berne. Son offensive sur les intérêts des épargnants en Allemagne ne peut être un succès que si la Suisse pratique à son tour l'échange d'informations. Si la Suisse devait ne pas céder un pouce de terrain, Hans Eichel irait-il jusqu'à envisager des sanctions bilatérales? Un diplomate helvétique se veut rassurant: «Nous n'avons pas connaissance de tels projets.»