Philadelphie, novembre 1918. Des cadavres humains jonchent les rues et les morgues sont débordées. Comme son nom ne l’indique pas, la grippe espagnole est, elle aussi, apparue en Chine quelques mois plus tôt avant de se propager aux quatre coins du monde. Elle demeure le pire épisode d’épidémie du monde moderne. Des témoignages attestent de la crise économique qu’elle a engendrée par la suite, constituant un enseignement utile, à l’heure où l’épidémie de coronavirus accroît les inquiétudes pour l’économie mondiale.

Ils sont recensés dans l’une des rares études consacrées au sujet, publiée en 2007 par Thomas Garrett, vice-président de la réserve fédérale de Saint-Louis. A Little Rock, la capitale de l’Arkansas, les commerces tournent alors au ralenti quand ils ne ferment pas, écrit-il. Seuls les marchands de lits et les pharmaciens voient leurs ventes augmenter.

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Pendant cette fin d’année 1918, la Réserve fédérale américaine (Fed) mentionne la grippe à de nombreuses reprises dans ses bulletins mensuels, selon des données compilées par Reuters. Elle indique que les théâtres, les écoles, les églises – lieux de réunion – ont été fermés dans de nombreuses régions. Dans l’Alabama, 30 mines de charbon ont été mises à l’arrêt.

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Pratiquement aucune trace

En 1919, pourtant, le nombre de références à la grippe espagnole dans les bulletins mensuels de la Fed chute brusquement, comme si la menace avait disparu. Les interdictions imposées aux entreprises pour combattre l’épidémie ont été levées dans la plupart des cas. «Les grands magasins, les théâtres, etc. fonctionnent désormais comme d’habitude et les écoles, les églises, les pavillons, etc. sont à nouveau ouverts», écrit la Fed, qui fait état d’un rétablissement des mines de charbon et de l’économie.

«Une pandémie qui a tué 50 millions de personnes dans le monde n’a laissé pratiquement aucune trace économique», souligne John Kemp, chroniqueur chez Reuters. Tandis que Mediapart rappelle que la vague de choléra de 1831 (qui frappa la France et son premier ministre) n’a pas ravagé l’économie. Plus récemment, l’épidémie de SRAS en 2003 n’a coûté qu’un point de pourcentage à la croissance de la Chine cette année-là, relève Sam Perry, gestionnaire chez Pictet.

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Reprise en V

«En général, le creux d’activité est suivi d’un pic parce que les gens dépensent ce qu’ils avaient épargné pour faire face au pire», analyse Charles Wyplosz, professeur d’économie à l’IHEID de Genève. «Nous anticipons effectivement une reprise au second semestre après le choc provoqué par l’épidémie», poursuit Samy Chaar, chef économiste chez Lombard Odier: «c’est ce que l’on appelle une reprise en V». Ou en U, comme décrit par les stratèges de la banque J. Safra Sarasin, si la période de creux est un peu plus longue. Et c’est ce scénario que privilégient les prévisionnistes pour l’actuelle crise provoquée par l’épidémie de coronavirus.

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«Tout ne pourra pas être rattrapé», met néanmoins en garde Alexis Körber, responsable de la recherche macro à l’institut BAK Economics. «Les pertes subies dans le tourisme et l’événementiel ne seront probablement pas compensées cette année», poursuit-il. «Mais dans l’industrie, la demande actuellement faible devrait se traduire par un report des commandes dans la deuxième partie de l’année et début 2021», note l’expert. Pendant une courte période, le taux de croissance pourrait ainsi dépasser les niveaux hors coronavirus, à la faveur de cet ajustement technique.

Eviter l’insolvabilité

Ce scénario positif n’est possible qu’à une condition: «l’épisode d’épidémie doit être suffisamment court, pour éviter de causer des dégâts irrémédiables à l’économie», avertit Samy Chaar. Si elle se prolonge, «des choses se casseront, des entreprises feront faillite», et le redémarrage serait beaucoup plus lent, renchérit Charles Wyplosz. Un cycle de faillites affecterait inévitablement l’emploi et donc la consommation, moteur indispensable à toute reprise, insiste Samy Chaar.

Celui-ci appelle le politique à intervenir en soutien. «La politique monétaire à elle seule ne suffira pas à traiter le ralentissement de l’économie. La combinaison des politiques monétaires et fiscales est primordiale», abondent les analystes de BlackRock. Que ce soit par le biais de rabais ou reports fiscaux, ou encore en libérant des liquidités d’investissements, à l’instar des 25 milliards d’euros promis mardi soir par la Commission européenne.

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D’autres doutent un peu plus de la capacité des autorités à redresser rapidement la situation. «Ce virus s’est propagé dans le monde, affecte la demande, avec des répercussions financières et économiques qui seront difficiles à circonscrire, vu les faibles marges de manœuvre des banques centrales et des gouvernements», estime Fabrizio Quirighetti, responsable des investissements chez Decalia Asset Management.

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«Les marchés sont aujourd’hui beaucoup plus interconnectés qu’il y a une trentaine d’années. Le nouveau coronavirus, s’il avait été confiné à la Chine, aurait quand même eu des conséquences économiques et financières à travers le monde, tant ce dernier dépend de la Chine», ajoute Fabrizio Quirighetti. Cette dépendance et celle plus globale aux marchés extérieurs sont les principales fragilités de notre économie, que la crise actuelle ne fait que mettre en lumière. Une fois le choc passé, le système et sa structure nécessiteront sans doute d’être repensés, à plus long terme.


Anton Brender: «Une récession est parfaitement évitable»

Le monde ne se trouve pas dans une crise économique et financière, estime Anton Brender. Pour l’économiste français, les moyens d’éviter que la crise sanitaire ne provoque une récession sont connus

Anton Brender est le très expérimenté chef économiste du gérant d’actifs Candriam. Egalement professeur associé à l’Université Paris-Dauphine, il a récemment publié Capitalisme et progrès social (Editions La Découverte).

Le Temps: Quelles mesures doivent être prises pour sortir de la crise économique et financière actuelle?

Anton Brender: Nous ne sommes pas dans une crise économique ou financière, il s’agit d’une crise sanitaire. Il faut justement éviter qu’elle ne se transforme en crise économique ou financière. Les bourses ont baissé à cause du choc d’incertitude, c’est une situation classique. Les marchés avaient baissé d’autant au cours de l’année 2018. Mais il n’y a pas de récession et on sait quoi faire pour éviter qu’une récession ne se produise. C’est une question de volonté politique. Il faut aider les entreprises à conserver leurs employés et à les payer, aménager le paiement des charges sociales ou le remboursement des emprunts. Il faut éviter que les circuits économiques ne se brisent et créent des cercles vicieux. Baisser les taux d’intérêt ne sert à rien pour soutenir l’activité. Une récession est parfaitement évitable.

L’expérience des crises de 1929 ou de 2008 est-elle utile actuellement?

Les leçons du passé ont été retenues, on a appris à éviter les catastrophes. En 2000, l’éclatement de la bulle des valeurs internet a provoqué deux trimestres de croissance négative, mais le chômage avait peu augmenté. La politique monétaire et la politique budgétaire aux Etats-Unis avaient permis de briser la dynamique de la récession. Les dépenses militaires liées à la guerre en Irak et des baisses d’impôts avaient permis de limiter le ralentissement économique. La profonde crise économique et financière de 1929 avait montré que la politique budgétaire devait être mise à contribution. Cela a été fait en 2008, lorsque les Etats-Unis, l’Europe et l’Arabie saoudite ont soutenu l’activité à travers leur budget. On a aussi appris à cette occasion qu’il ne faut pas retirer le soutien budgétaire trop rapidement. Après 2008, des pays européens ont voulu rééquilibrer leurs budgets trop vite et cela a créé une deuxième récession, en 2011-2012.

Que pensez-vous du plan d’investissement de 25 milliards d’euros annoncé mardi par la Commission européenne pour soutenir les PME et l’emploi?

Il va dans le bon sens mais c’est très insuffisant. Un calcul de coin de table montre qu’aux Etats-Unis il faudrait plutôt 200 milliards de dollars pour soutenir la demande. Si l’Etat prend à sa charge 1000 dollars de charges sociales pour 150 millions d’employés, on atteint déjà 150 milliards. En Europe, chaque pays doit agir en plus de l’Union européenne, aussi pour soutenir l’Italie, le pays le plus fragile.

Les Etats peuvent-ils financer de telles mesures, vu leur endettement déjà élevé?

Oui, car certains pays, comme la Suisse, l’Allemagne ou la France sur certaines échéances se font payer lorsqu’ils empruntent, grâce aux taux d’intérêt négatifs. Cela leur donne des marges de manœuvre. Sébastien Ruche

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