En Russie, le mot «féministe» est une insulte échangée entre femmes. Elles sont absentes de la politique et des affaires. Leurs salaires sont de 28% inférieurs à ceux des hommes. Traditionnellement, une femme vivant dans l’opulence ne peut être que «l’épouse de…» ou «la fille de…». Dans le classement général de Forbes paru mardi, la première femme d’affaires n’arrive qu’en 90e position.

Elena Batourina (1 milliard de dollars de patrimoine, soit environ 960 millions de francs) a fait fortune dans l’immobilier moscovite durant les dix-huit ans de règne de son mari, Iouri Loujkov, sur la mairie de Moscou. La seconde fortune féminine revient à Elena Rybolovleva (600 millions de dollars), qui vit en Suisse. Un capital obtenu à la suite d’un divorce mouvementé du magnat de la potasse Dmitri Rybolovlev (7,3 milliards de dollars). La première self-made-woman russe arrive en quatrième position avec 450 millions: Olga Belyavtseva a fait fortune dans l’agroalimentaire.

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Inégalités inversées

Il existe toutefois une couche sociale où ces inégalités sont inversées. Au moins sur le papier. Les épouses de hauts fonctionnaires russes affichent une prospérité sans commune mesure avec celle de leurs puissants conjoints. Selon l’édition russe du journal Forbes, les revenus de l’épouse du président du Tatarstan Goulsina Minnikhanova ont atteint 38,5 millions de francs en 2016, soit 313 fois plus que son mari. Madame Minnikhanova est coactionnaire d’un complexe hôtelier.

En seconde position vient l’épouse du gouverneur de la région de Bryansk. Olga Bogomaz a gagné 14 millions de francs en 2016 contre seulement 59 000 francs déclarés par son humble mari. Madame Bogomaz possède une ferme cultivant des patates. Les exemples sont innombrables. Le classement de Forbes montre que les revenus additionnés des cinq épouses les plus riches ont plus que doublé entre 2014 et 2016.

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Ce phénomène a une explication simple. Dans le système bâti depuis dix-huit ans par Vladimir Poutine, les liens incestueux entre affaires et politique ont pris une ampleur systémique. Il faut disposer de leviers politiques pour protéger ses affaires, tandis qu’occuper une fonction officielle met en position d’extorquer des participations dans des entreprises en l’échange de l’attribution de marchés publics.

De potiche à requin

Puisqu’un officiel n’a pas le droit de posséder une société, les participations sont inscrites au nom d’un tiers, qui se trouve le plus souvent être le conjoint. L’astuce, assez basique, permet de se conformer à loi (à défaut de son esprit), de légaliser les abus de pouvoir, et d’offrir une explication au train de vie des hauts fonctionnaires, sans commune mesure avec leurs salaires officiels.

Le plus souvent réduites à des prête-noms, les épouses de hauts fonctionnaires peuvent prendre goût à la possession d’actifs. Rien ne les empêche dans le futur de sortir du rôle de potiche pour devenir de véritables requins de la finance. Le quotidien Vedomosti observe toutefois avec acidité que la fortune d’Elena Batourina a été divisée par trois depuis que son mari a quitté son poste de maire de Moscou en 2010.

Divorce arrangé

Tout à fait conscients de ces pratiques, les Russes ont tendance à extrapoler ce mécanisme sur ce qu’ils observent autour d’eux. Demandez à un Moscovite pourquoi tous les trottoirs de Moscou sont systématiquement démolis et refaits chaque été (soulevant des tonnes de poussière et une congestion des voies de circulation). Il vous répondra que c’est parce que l’épouse du maire Sergueï Sobyanine possède une entreprise de briques ou de dalles. La rumeur est – pour une fois – infondée. Qui plus est, les époux Sobyanine ont divorcé en 2014.

Il est vrai que le divorce ne fait que renforcer les suspicions. En 2013, suite à un nouveau règlement exigeant la transparence sur les revenus des conjoints, le parlement d’Etat avait été frappé par une vague de divorces. Trente députés sur 450 avaient divorcé dans les deux mois précédant la date limite de la déclaration des revenus. Leurs craintes étaient infondées. Les fortunes astronomiques des épouses-potiches passent désormais comme une lettre à la poste.