Exercice tout à fait particulier que d’interviewer son patron. Mais comment faire autrement lorsque son propre média fait l’actualité?

Ce mardi, Le Temps annonce le rachat d’une majorité du capital de Heidi.news, un média en ligne basé à Genève. Il procède à cette reprise grâce aux fonds de son propriétaire, la Fondation Aventinus, qui s’est portée, elle, acquéreur du Temps le 1er janvier dernier. Le montant de la transaction est de 728 000 francs pour 79% des actions de Heidi.news, ce qui valorise chaque action à 5 francs. Le reste sera désormais détenu par la Fondation Aventinus directement (5,8%) et par dix actionnaires individuels (12,8%) dont les noms figurent sur le site internet du média.

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Simultanément, Le Temps, en pleine réorganisation, a annoncé mardi la constitution d’un «conseil consultatif» présidé par la journaliste Sylvie Arsever. Cet organe rassemblera des lecteurs, des spécialistes des médias et des employés. Sa mission: «éclairer par ses conseils l’entreprise et le conseil d’administration sur des questions stratégiques et de développement».

Eric Hoesli est le président du conseil d’administration du Temps depuis le début de l’année. Il détaille ses projets pour les deux marques désormais sœurs, défend la structure organisationnelle de l’entreprise… avec la promesse qu’il n’esquivera aucune question.

Le Temps: Comment voyez-vous les deux titres cohabiter?

Eric Hoesli: Le projet d’Aventinus n’est pas simplement d’acheter Le Temps. C’est plus ambitieux, plus complexe. La mission confiée au titre est d’occuper une place civique dans le débat public romand. Pour cela, il doit toucher une part plus importante de lecteurs, notamment sur ses plateformes numériques. C’est là que la bataille avec les concurrents va se jouer. Le Temps y occupe déjà une place intéressante mais, en face, nous avons des acteurs nationaux puissants (Watson, Blick…) qui arrivent sur notre propre terrain. Quand nous avons commencé les réflexions sur Le Temps et sa mission, nous nous sommes demandé s’il n’était pas dans notre intérêt de le faire via plusieurs marques, d’où l’idée de se rapprocher de Heidi.news. L’intérêt est de conjuguer les forces des deux titres, mais pas de les faire fusionner, pour travailler de manière complémentaire à la conquête de ce public digital avec des canaux et des approches journalistiques différents. Avec ces deux marques, nous sommes mieux armés qu’avec une seule. L’adjonction de cette deuxième marque au Temps sera un élément de stimulation, permettra des transferts d’expériences… Avec Heidi.news, Le Temps acquiert l’expérience d’un pure player [média uniquement présent en ligne, ndlr] qui a une grande culture numérique.

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Vous parlez de numérisation du Temps. On sait qu’une large part de ses revenus provient encore de son édition papier. Envisagez-vous néanmoins son abandon?

Non. Ce ne sera pas «papier ou numérique» mais les deux. Quelles sont les spécificités du papier? Que peut-il offrir de différent et de mieux que le numérique? Chaque information a son propre rythme et il conviendra de se demander si elle sera présentée de façon optimale sur le numérique ou sur le papier.

Comment est né ce projet?

L’intérêt des fondations est né en 2018, après un certain nombre de traumatismes comme la disparition de L’Hebdo. Les négociations ont commencé en 2019 et, à ce moment-là, le groupe de travail qui épaulait Aventinus a constaté que Heidi.news, né en 2019, était en train de se développer. On a d’abord réfléchi à des collaborations, puis l’on est arrivé à la conclusion qu’il fallait procéder à l’acquisition des deux médias.

Pourquoi racheter Heidi.news plutôt qu’un autre des (nombreux) «pure players» romands?

Heidi.news partage des valeurs, en termes de qualité et de suivi journalistique, avec Le Temps tout en étant parfaitement complémentaire. Prenez la crise sanitaire: Heidi.news a quasiment tout lâché pour se consacrer à ce seul problème tous les jours alors que l’universalité des sujets est dans l’ADN du Temps. Un rapprochement paraît, dans cette optique, tout à fait logique.

«Le Temps» et Heidi.news perdent de l’argent. Le président d’Aventinus, François Longchamp, disait en novembre que la rentabilité des marques n’était pas un objectif à tout prix. En tant que président, quels sont ceux que vous leur avez assignés?

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La rentabilité fait absolument partie des objectifs. En tout cas pour le conseil d’administration. On ne peut pas parler d’indépendance en se moquant des résultats financiers. Notre avantage extraordinaire, quasiment miraculeux, c’est que l’intention des nouveaux propriétaires n’est pas mercantile. On n’est pas tenaillés comme d’autres médias par la nécessité impérieuse de réduire les déficits dans les années à venir. Mais ce n’est pas non plus une source infinie de revenu qui va se déverser sur Le Temps. Aventinus a un objectif plus large: permettre le développement et la qualité des médias en Suisse romande pour favoriser le débat public.

Vous dites dans le communiqué que c’est «Le Temps» qui rachète Heidi.news (et non Aventinus) car «cette solution est la plus simple du point de vue administratif et comptable». Qu’est-ce que cela veut dire?

Rien de plus. Quand l’équipe travaillant autour du projet est arrivée à la conclusion qu’une alliance avec Heidi.news était souhaitable, elle s’est adressée à Aventinus qui a validé cette idée. Mais avoir deux conseils d’administration distincts et deux structures commerciales ou administratives ne faisait aucun sens. La simplification est le maître-mot de tout cela.

Etait-il indispensable d’acheter les deux titres? Pourquoi ne pas concentrer l’effort financier sur une seule marque?

Ce n’est pas de la dispersion. Au contraire, nous sommes convaincus que la complémentarité sera une combinaison gagnante. La conjugaison des efforts est la meilleure solution pour avancer le plus vite et le mieux possible.

Les actions de Heidi.news sont aujourd’hui valorisées 5 francs alors qu’elles en valaient 1 en 2017. Comment l’explique-t-on, alors que l’entreprise compte 6500 abonnés payants et est encore déficitaire?

C’est bien plus complexe que cela. La valeur d’une entreprise se détermine certes sur l’état de sa situation mais aussi de son potentiel. Ces 5 francs correspondent à la valeur reconnue par l’administration fiscale genevoise au moment des négociations et elle a été soumise à une société d’audit (la même que dans le cas de l’évaluation du Temps) ainsi qu’à un cabinet spécialisé dans ces acquisitions. C’est le «prix juste» pour cette acquisition.

Avec cette opération, les deux actionnaires les plus importants de Heidi.news toucheront chacun presque 250 000 francs. Or ces deux personnes, Tibère Adler et Serge Michel, occupent des postes clés dans la nouvelle organisation (le premier est directeur général et administrateur délégué du Temps, le second a été nommé rédacteur en chef adjoint). Ne voyez-vous pas un problème au fait qu’ils pilotent une entreprise qui procède à un rachat d’une seconde entreprise dont ils sont actionnaires?

Pour éviter tout conflit d’intérêts, la négociation sur la valeur de Heidi.news a été menée par Aventinus et non par Le Temps directement. Je ne me voyais pas, comme président du conseil d’administration, négocier avec Tibère Adler, que je connais de longue date, et appelé, qui plus est, à occuper des responsabilités importantes dans l’entreprise commune. La valeur de Heidi.news a donc été fixée et établie dans la lettre d’intention signée par les organes d’Aventinus et de Heidi.news au début de novembre 2020, en même temps que l’annonce de la reprise du Temps, et avant que Tibère Adler ne se mette à son service. En outre, bien entendu, dès qu’il a rejoint Le Temps, Tibère Adler s’est retiré des discussions chaque fois que le conseil d’administration abordait ces questions.

D’accord pour le côté formel. Mais, il n’empêche, comprenez-vous que certains sourcils se lèvent?

Non, pas du tout. Tout le processus a été très respectueux de la répartition des intérêts. Durant toute la négociation, nous avons fait la part des choses pour éviter que l’on puisse considérer que cette somme avait été convenue de façon inadéquate. Si l’on tient compte des résultats des deux premières années, conformes aux plans, je pense personnellement que la valorisation de Heidi.news est raisonnable. Nous ne sommes pas du tout dans un enrichissement illégitime.

Vous dites chercher aujourd’hui un sixième membre du conseil d’administration du «Temps» en plus du patron du «Monde», Louis Dreyfus, qui va le rejoindre prochainement. Vers quel profil vous dirigez-vous?

Louis Dreyfus est un grand professionnel et nous nous réjouissons qu’il ait accepté de nous rejoindre. Nous voulons des gens qui ont les mains dans le cambouis et qui puissent nous aider à répondre aux questions qui se posent pour ces médias. Parallèlement, nous allons aussi recevoir le renfort de forces plus jeunes issues de Suisse romande.

Vous annoncez aussi la création d’un conseil consultatif. Quelle sera sa mission?

C’est une expérience assez inédite dans la presse romande. Le conseil d’administration fait face à un nombre de tâches considérables pour la mise en place de cette entreprise. Il y a un grand risque de négliger ce qui est, en fin de compte, au cœur de l’action: nos clients et leurs attentes. Nous voulons nous faire accompagner par des gens attachés aux titres, qui devront se détacher des affaires courantes et des préoccupations directes du conseil d’administration.

Cela sonne très bien. Mais concrètement, que va faire ce conseil? Comment éviter que cela ne soit qu’un «machin» qui présente bien?

Ce ne sera pas un «machin». Nous ne sommes pas dans un exercice de communication. La présence à sa tête de Sylvie Arsever [ancienne journaliste du Temps], c’est une garantie extrêmement forte d’éthique et de qualité. Ce conseil devra répondre à des questions comme: quelles sont les attentes de nos clients? (je dis «client» volontairement car il s’agit tant de nos abonnés que de lecteurs épisodiques) Quels types de contenus fournir? Sur quelle plateforme? Nous voulons aussi qu’il réfléchisse à la façon dont nous pouvons toucher un lectorat plus jeune…

Vous êtes le président du conseil d’administration du «Temps». Or, vous êtes également en procès civil contre votre ancien employeur et éditeur concurrent, Tamedia, que vous accusez d’avoir attenté à votre personnalité. N’y voyez-vous pas un problème?

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Le calendrier est involontaire. J’ai intenté cette action bien avant d’être désigné pour le conseil d’administration du Temps et j’en ai informé Aventinus pour que les choses soient transparentes.

Des titres de Tamedia ont fait état de voyages en Russie, que vous aviez organisés avec différents politiciens romands et l’homme d’affaires Frederik Paulsen. Au moins trois des participants à ces voyages (François Longchamp, Tibère Adler et vous-même) occupez aujourd’hui des postes clés dans la nouvelle organisation de ces deux médias. N’y a-t-il pas là une étrange coïncidence?

Le cercle des acteurs impliqués n’a cessé de s’étendre et va continuer à le faire, comme l’indiquent l’extension du conseil d’administration et la constitution du conseil consultatif. Mais je comprends parfaitement que l’on nous pose la question. Pour conduire ce projet, notamment dans sa première phase qui s’achève maintenant, il était nécessaire de pouvoir compter à la fois sur des compétences professionnelles très élevées et sur une confiance et une vision communes. Quand les fondations à l’initiative de ce projet m’ont contacté, j’ai évidemment cherché des gens répondant à ces exigences. Et le monde des médias romands n’est quand même pas si grand.