Suisse? Chinoise? Quand l’on s’interroge sur la nationalité de Syngenta, difficile d’être catégorique. Le quartier général du géant de l’agrochimie et des semences est certes basé à Bâle, mais son propriétaire est une entreprise d’Etat chinoise (ChemChina) et son directoire est totalement international.

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A l’heure où les Suisses s’interrogent sur leurs relations aux pesticides dans l’optique des votations du 13 juin prochain, Erik Fyrwald, patron de Syngenta, donne son avis sur le débat.

Le Temps: Vous avez parlé avec la presse alémanique début mai. Aujourd’hui avec Le Temps. Pourquoi ce regain d’intérêt pour les médias suisses?

Erik Fyrwald: Nous sommes ici depuis 257 ans. A chaque fois que nous développons de nouveaux produits pour le monde entier, ils proviennent en grande partie de notre principal centre de recherches de Stein, en Argovie. Et Monthey (VS) est l’un de nos sites de production stratégiques. Il est donc très important pour nous de bien être compris par les Suisses. Et par les médias suisses.

Vous avez l’impression de ne pas être compris?

Il y a un peu de cela. Vous savez je suis entré en fonction il y a cinq ans. A l’époque, la durabilité, c’était notre «Good Growth Plan». Pas grand-chose de plus. Maintenant, elle est au cœur de tout ce que l’on fait. Notre croissance provient d’ailleurs de nos produits les plus durables, qui permettent d’aider les agriculteurs à affronter les sécheresses, les températures extrêmes, les inondations… Prenez notre produit que l’on met sur les raisins pour les empêcher de geler (comme ce que l’on a pu voir en France il y a un mois). Il rencontre un succès totalement inattendu. Idem pour ce que l’on a baptisé MAP (pour Modern Agriculture Plateform), qui permet d’apprendre aux agriculteurs chinois à utiliser moins de pesticides. Faire partie de la réponse au changement climatique est maintenant notre cœur de métier. Qui le sait vraiment en Suisse?

Ces prises de parole sont-elles liées aux votations anti-pesticides de juin prochain?

Aussi. Certes, le marché suisse représente moins de 1% de nos ventes. D’un point de vue financier, les résultats du 13 juin n’auront pas d’impact sur nos affaires. Mais la Suisse, c’est notre pays. Nous voulons que nos employés ici voient que l’on s’y intéresse, que leurs amis et familles comprennent ce que nous faisons. Ce que je souhaiterais c’est que, lorsque nous serons post-covid, on puisse inviter tous les citoyens intéressés à visiter notre centre de recherches à Stein, qu’ils rencontrent nos scientifiques, qui sont des gens passionnés, qui œuvrent sans relâche pour améliorer l’environnement et nourrir le monde entier.

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Allez-vous voter?

Je ne suis pas Suisse mais j’y vis depuis cinq ans. J’aime ce pays, nager dans le Rhin, faire le marathon de ski en Engadine. La nature de la Suisse est peut-être la plus belle du monde. Les gens sont éduqués, très capables, le système financier est incroyablement stable. Et cette tranquillité… Vous réalisez que je suis le directeur général d’une entreprise qui dégage 23 milliards de dollars de chiffre d’affaires et emploie 49 000 personnes mais que je n’ai même pas de voiture? Mon abonnement général suffit pour prendre n’importe quel tram, train ou bateau. J’adore cela.

S’ils devaient voter aujourd’hui, les Suisses diraient oui aux initiatives anti-pesticides…

Je pense qu’il y a encore une période de débat qui s’ouvre avant le vote. Plus il y aura d’information, plus les Suisses seront enclins à soutenir les agriculteurs. L’usage modéré de pesticides est bon pour la Suisse et bon pour le monde. Et si, depuis 1950, le monde utilise 95% de pesticides en moins, c’est surtout grâce à nos produits plus performants.

Certes, mais cela s’inscrit dans une tendance structurelle où les consommateurs veulent des produits bios, locaux…

Nous comprenons et soutenons pleinement cette tendance à protéger la nature. Mais l’agriculture biologique a elle aussi besoin de pesticides. Même de produits toxiques comme le cuivre, qui est un métal lourd. Et êtes-vous si sûr de cela pour tous les consommateurs? Il y a une semaine, j’étais dans une Migros. Je comparais les concombres bios avec les concombres normaux. Je me disais: «De toute façon, il faut les laver les deux avant de les consommer, mais non seulement les concombres bios moisissent plus vite dans mon frigo, surtout ils coûtent deux fois plus cher.» Bien sûr que les Suisses peuvent se permettre d’acheter ces produits chers, mais dans le reste du monde ce n’est pas toujours une option.

Vous avez choisi quel concombre?

Cette fois-ci, le non-bio.

Votre prochain retour en bourse explique-t-il aussi ces interviews? Est-ce toujours prévu pour 2022 en Chine?

Oui. Nous avons commencé les préparatifs. J’aimerais que nous atteignions cette étape un peu avant notre objectif et peut-être même d’ici à la fin de l’année. Le plan qui consiste à entrer en bourse en Chine d’abord est logique car c’est le pays de notre propriétaire. Mais nous visons également une cotation secondaire. Et la Suisse est une excellente option.

Vous avez rejoint Syngenta avant que l’entreprise ne soit rachetée par ChemChina. Qu’est-ce qui a changé avec ce nouveau propriétaire?

Cela se passe extrêmement bien. L’idée selon laquelle Syngenta devait rester Syngenta a été respectée. Le conseil d’administration est resté international (seuls deux membres sur neuf sont Chinois), le quartier général est resté à Bâle et la stratégie axée sur la durabilité est restée la même. Dans le top 12 des décideurs de l’entreprise, il n’y a qu’un Chinois, qui représente Syngenta China. ChemChina n’a jamais imposé une seule personne dans l’entreprise. Nous avons augmenté nos investissements dans la recherche (de 1,4 à 1,8 milliard par année) et, surtout, nous avons pu considérablement nous développer en Chine.

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L’ancien président du conseil de Syngenta Michel Démaré et le président du conseil nommé à l’époque du rachat, Ren Jianxin, ont quitté l’entreprise. Est-il vrai qu’il y avait entre eux un conflit sur la façon de financer le rachat?

C’est un réel défi: ChemChina s’est lourdement endetté pour acheter Syngenta. Michel Démaré, qui avait imaginé toute l’architecture de la reprise et qui a toujours été clair sur la nécessité pour Syngenta d’être solide financièrement, a quitté l’entreprise à la fin de l’année qui a suivi la transaction. Du côté de Ren Jianxin, il a subi beaucoup de pressions pour cette question de financement et il a choisi de quitter l’entreprise.

Qu’est-il devenu? Il était également le président du conglomérat ChemChina mais n’a plus réapparu…

Je n’ai plus eu de contacts avec lui depuis un moment.

En 2019, l’ambassadeur de Chine en Suisse, Geng Wenbing, a dit dans une interview que ce rachat était une erreur car trop coûteux. Comment l’expliquez-vous?

Ce monsieur ne nous connaît pas, il n’est d’ailleurs jamais venu nous rendre visite. Et deux jours après cette interview, Frank Ning, très bien connecté en Chine [ndlr: actuel président de ChemChina et de Syngenta], a déclaré que ce rachat était au contraire très stratégique. Nous l’avons prouvé par la suite.

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Vous réalisez la plus grande partie de votre chiffre d’affaires aux Etats-Unis. Mais vous êtes détenus par un groupe chinois qui fait partie de la liste des «Communist Chinese Military Company» du Département américain de la défense, comme Huawei, banni des Etats-Unis. Est-ce que cela vous inquiète?

Ce n’est pas tout à fait exact. Début 2020, ChemChina et SinoChem ont toutes deux été ajoutées à une liste noire du Pentagone de sociétés présumées avoir des liens avec l’armée chinoise. Nous n’avons ressenti aucun impact de la présence de notre propriétaire sur cette liste, qui concerne surtout les groupes, pas les filiales de ces derniers. Nous avons bien détaillé notre fonctionnement et notre structure aux autorités américaines et ils ont compris que nous étions surtout une entreprise suisse. Donc issue d’un pays neutre. Notre but est de servir les agriculteurs du monde entier. Syngenta ne fait pas de politique. Au contraire, nous essayons d’être une sorte de pont entre la Chine, les Etats-Unis mais aussi l’Europe. L’agriculture est un domaine dans lequel les nations devraient toutes être étroitement liées.

Vous travaillez pour une industrie dont l’image est très mauvaise. Comment réagissent vos proches quand vous leur apprenez que vous être le patron de Syngenta?

Cela peut être parfois frustrant car je dois répéter, encore et encore, que nous avons un rôle positif et important à jouer. Sans entreprise comme Syngenta, il y aurait moins de forêts, moins de nature, moins de nourriture et davantage de pesticides. Nous faisons partie des meilleurs au monde pour aider à améliorer la situation de l’environnement. Mais, oui, nous devons faire encore mieux, améliorer notre image et apprendre de nos discussions avec la société civile et les ONG.

L’image de votre industrie, désastreuse, a-t-elle évolué depuis que Monsanto a été rachetée par Bayer?

Oui, les choses ont un peu changé. Mais pas assez. Je suis heureux qu’une entreprise hautement responsable comme Bayer ait racheté Monsanto. Mais nous devons mieux raconter nos histoires. Et en avoir de meilleures à raconter.

En parlant d’histoires à raconter, il y a ce procès qui va s’ouvrir prochainement dans l’Etat de l’Illinois, aux Etats-Unis. Des agriculteurs jugent qu’ils ont attrapé la maladie de Parkinson à cause de l’utilisation de l’un de vos produits. Pensez-vous que, comme Bayer avec le Roundup de Monsanto, vous allez devoir payer des milliards de dollars de dédommagements?

Le procès a été repoussé par le tribunal, de sa propre initiative et jusqu’à nouvel ordre. Le système judiciaire américain est vraiment bizarre, comparé à ce qui se passe dans d’autres pays. Il encourage les avocats à attaquer les grandes entreprises en justice et à rassembler le plus de plaignants derrière eux. Des histoires similaires arrivent d’ailleurs aussi à d’autres grandes entreprises.

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Dans le cadre de cette affaire, différentes ONG ont publié des documents sous la bannière des «Paraquat Papers» (du nom de l’un de vos produits les plus décriés). Elles vous accusent notamment de le vendre sous une version moins sûre pour la santé dans les pays en voie de développement qu’aux Etats-Unis. Et vous comparent à l’industrie du tabac qui tente de manipuler l’opinion publique et les autorités pour faire du profit. Ce sont de graves accusations…

Ce n’est pas juste. Des ONG ont fait des allégations infondées sur les niveaux de sécurité de notre produit. Ces allégations sont contraires aux recommandations des Nations unies et de nombreux scientifiques. Nous recherchons constamment le dialogue avec les ONG et les autres parties prenantes afin d’optimiser continuellement notre approche de l’agriculture durable.

Ce produit très controversé représente une fraction de vos ventes aujourd’hui, mais vous cause énormément de problèmes car il est parfois utilisé par des agriculteurs pour se suicider, ce que vous reprochent les ONG qui jugent ce produit insuffisamment sûr. Pourquoi ne pas simplement l’abandonner?

Je pense que chaque suicide est une terrible tragédie, qu’il soit causé par une voiture, un pont, une arme à feu, des médicaments ou des pesticides. Mais le paraquat reste un produit crucial pour de nombreux agriculteurs dans le monde. Toutes nos décisions sont motivées par la sécurité et l’efficacité de nos produits et fondées sur les meilleures données scientifiques disponibles.