Analyse

Les errements de l’intelligentsia française

L’analyse de Christian Saint-Etienne, dans «La France 3.0», plus globale que franco-française, dépasse celles de Pascal Lamy, Jacques Attali ou Eric Zemmour

Analyse

Les errements de l’intelligentsia française

L’analyse de Christian Saint-Etienne, dans La France 3.0*, plus globale que franco-française, dépasse celles de Pascal Lamy, Jacques Attali ou Eric Zemmour. Non seulement dans son diagnostic, mais aussi dans ses remèdes. Son approche du patient français est économique, institutionnelle et politique. Cet universitaire, auteur d’innombrables ouvrages (La Fin de l’euro, L’Iconomie) est un élu centriste (UDI), vice-président du Conseil de Paris, admirateur de Charles de Gaulle. Son positionnement est, dit-il, guidé en économie par Raymond Barre et en politique par Pierre Mendès France.

Dans l’ouvrage qu’il publie ce mois, sa réflexion part des errements nombrilistes de l’intelligentsia française: «L’intelligence stratégique est la capacité de se penser dans le monde en partant du monde. L’intelligentsia française pense le monde en partant de la France, à l’image du Roi Soleil.» Des exceptions émergent, de Turgot à de Gaulle, mais elles sont vite rejetées et marginalisées. La France souffre de l’idée très répandue selon laquelle «les autres sont responsables de mon malheur». Christian Saint-Etienne n’est pas si loin de Turgot lorsqu’il observe que «la liberté en France n’est plus fondée sur la liberté individuelle, mais sur l’affirmation des droits individuels au nom de l’intérêt collectif, mascarade morbide et castratrice». Ce fondement vicié de la liberté mène à l’interventionnisme de l’Etat. On comprend pourquoi ce centriste, opposé à la politique de François Hollande, a démissionné en 2012 du Conseil d’analyse économique du premier ministre.

La France convoque toujours Keynes pour sortir des difficultés, regrette-t-il. Le pays souffre pourtant d’un problème d’offre, c’est-à-dire de «l’incapacité des entreprises françaises à produire des biens et services de qualité répondant à la demande». Il préfère une politique de l’offre qui cherche «à créer les conditions nécessaires à la prise de risque». Et, provocateur, il ajoute que Keynes, aujourd’hui, «ne dirait pas autre chose». Dans la foulée, ce critique de «l’Etat providence inconditionnel» dresse un bilan de l’Etat français qui diffère du consensus: «La dépense publique n’est pas la solution, mais le problème.»

Dans la plus pure tradition libertaire, il s’en prend aux «droits à avoir» pour expliquer le défaitisme français mis en évidence par Pascal Lamy et Eric Zemmour. Les droits à avoir sont «des droits de tirage sur la société et les contribuables car ils ont une spécificité qu’il faut cesser de passer sous silence: Quelqu’un paie». Au pays de Piketty, il rappelle fort justement que «la production de richesses dépasse le partage», condamne cette «République de l’envie» et défend l’autonomie, le courage, les «droits d’être».

Les élites françaises «n’ont pas dirigé le pays, mais accompagné, voire provoqué, son déclin». Il en veut pour preuve les trois raisons pour lesquelles la France est la principale victime de la chute du mur de Berlin. Première erreur: le refus de prendre le franc pour pivot au sein du système monétaire européen en 1991-1992 en dévaluant la lire et en réévaluant le mark, sur proposition de la Bundesbank. Le gouvernement pariait sur le «franc fort». Deuxième erreur: la réduction du temps de travail en 1999, à cause de laquelle les coûts de production ont crû de 20% de plus qu’en Allemagne entre 1999 et 2012 et la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB a baissé de plus de 30%. Troisième erreur: l’alourdissement de la fiscalité du capital en 2011-2013. Aucune théorie ni analyse empirique sérieuse ne confirment l’idée qu’il faut taxer les revenus du travail comme ceux du capital. Le capital est de l’épargne accumulée sur la base d’un revenu qui a déjà été taxé à travers l’impôt sur le revenu. Avec François Hollande, la fiscalité de l’épargne a été portée à plus de 60%.

Ce constat lucide n’empêche pas Christian Saint-Etienne de replonger dans les maux qu’il dénonce. Il revendique un «Etat stratège» pour lui permettre de réussir le virage numérique. Face à la crise de l’euro et des institutions européennes, il prétend pouvoir placer la France dans un rôle dirigeant au sein de sa nouvelle «Fédération économique européenne», un ensemble homogène et souverain qui quitterait la zone euro. Il décrit les règles de bon sens nécessaires à l’appartenance à cette fédération telle qu’un équilibre des comptes publics respectant scrupuleusement la règle d’or. Mais il ne se demande guère comment son pays pourrait satisfaire les critères minima.

Christian Saint-Etienne paraît peu ambitieux. Il ne propose qu’un maigre abaissement de l’imposition, alors qu’il regrette que la France cumule «une fiscalité très lourde sur le travail, une fiscalité assassine sur le capital et le taux d’imposition le plus élevé sur les sociétés de l’UE» (38%). Il s’emporte contre «la médiocrité consentie et l’égalitarisme agressif», mais sur les retraites il ne va pas plus loin qu’un âge légal de départ à la retraite de 64 ans d’ici à 2024. Brillant sur l’avenir des nouvelles technologiques et le retard numérique de son pays – seules 14% des entreprises ont reçu des commandes par Internet –, il déçoit par sa demande de «plan numérique».

Toutefois, il soutient l’abandon de l’impôt sur la fortune. Cet impôt, qui a fait fuir 100 000 chefs d’entreprise est «l’impôt le plus stupide de l’histoire fiscale moderne», à son avis. Espérons qu’Eveline Widmer-Schlumpf se penche sur son argumentation!

L’auteur accepte un peu vite le poids de l’histoire. «L’idée d’Etat minimal n’est pas française», note-t-il. Mais il lutte contre ce type de travers, et exige de «casser une vie politique dominée par des professionnels ignorant des réalités du monde». C’est une force de propositions très intéressante qui évite le piège politique habituel et le culte du sauveur impuissant. «La France doit cesser de se mentir», conclut-il. Avec Christian Saint-Etienne, elle serait sur une meilleure voie.

* La France 3.0, Christian Saint-Etienne, Ed. Odile Jacob, 2015, 240 pages.

L’impôt sur la fortune, qui a fait fuir 100 000 chefs d’entreprise, est «l’impôt le plus stupidede l’histoire fiscale moderne»

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