Observateur privilégié, l’ambassadeur des Etats-Unis en Suisse répond aux questions du Temps derrière les triples grilles protégeant le vaste bâtiment administratif et la résidence de la représentation américaine à Berne. Démocrate, il défend le bilan économique et politique de Barack Obama et justifie l’interventionnisme de son pays en matière fiscale.

Le Temps: Quelle est votre lecture des manifestations violentes qui ont lieu actuellement dans le monde musulman contre vos ambassades?

Donald Beyer: Je dois dire que j’ai été impressionné par de nombreux éditoriaux modérés parus dans la presse américaine, par exemple ceux de George Will (Washington Post) ou de Ross Douthat (New York Times), qui expliquent les raisons de cette violence et les moyens d’en sortir. La date anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 a été utilisée, par des groupes qui regrettent le passé, comme moyen d’expression contre des gouvernements arabes élus démocratiquement. Le Printemps arabe, que les Etats-Unis ont soutenu, a créé de grandes attentes tant sur le plan économique que politique. Mais certaines populations sont plus pauvres aujourd’hui qu’avant les changements.

Aux Etats-Unis, il a fallu 236 ans pour construire notre nation démocratique telle qu’elle est aujourd’hui, et nous devons encore y travailler. Les pays arabes et d’Afrique du Nord mettront aussi du temps. Il faut s’attendre à des déceptions et des tragédies. Ce serait naïf d’espérer des améliorations substantielles au bout d’une année ou deux. En ce moment, la meilleure chose à faire serait de retourner au travail et construire l’économie et la démocratie. Quand j’étais jeune, tous les pays d’Amérique du Sud étaient dirigés par des dictateurs. Aujourd’hui, à l’exception d’un ou deux pays, la situation a totalement changé.

– Avez-vous renforcé la sécurité de l’ambassade à Berne?

– Sans entrer dans les détails, je peux vous dire que nous en avons discuté avec les autorités suisses afin de s’assurer que tout est en ordre et adapté à la situation actuelle.

– Le dernier rapport du Fonds monétaire international sur les Etats-Unis, publié en juillet, est plutôt inquiétant. Le marché des logements n’est toujours pas stabilisé. Le taux de chômage atteint 8,3% et le taux de croissance pour 2012 est estimé à 2%. C’est grave…

– Oui, c’est grave. Mais la situation est meilleure qu’il y a quatre ans lorsque Barack Obama est devenu président. Il a hérité d’une économie catastrophique au lendemain de la crise des subprime et le pays sombrait dans la récession. Le taux de chômage frôlait les 10%. La nouvelle administration a pris une série d’initiatives, notamment un plan majeur de relance économique, tout en voulant maîtriser les dépenses publiques. Ce plan commence à montrer des résultats et nous sommes assez optimistes pour les années à venir.

– La dette américaine vient de dépasser la barre de 16 000 milliards de dollars. N’est-ce pas une crise qui vous échappe?

– Il y a de nombreuses raisons qui expliquent l’explosion de la dette: le programme de relance, le financement de la réforme du système de santé et surtout le financement de la guerre en Irak et en Afghanistan. Ces dépenses ont été assumées sans augmentation des recettes fiscales. Cela dit, nous avons aussi une limite d’endettement qui est fixée par les deux Chambres. Dès lors, vous comprendrez pourquoi nous avons essayé de couper certaines dépenses, notamment celles de l’armée, à hauteur de 75 milliards de dollars.

– Vu l’augmentation de la violence contre les représentations des Etats-Unis, est-ce le bon moment de vouloir réduire les dépenses de la défense pour diminuer la dette intérieure?

– Je persiste à croire, comme l’a rappelé le président Obama, qu’il y a certainement des économies réalisables dans ce domaine, mais elles devront être recherchées avec beaucoup de soin. Hors du contexte des postes les plus lourds du budget militaire, le maintien d’un haut niveau de sécurité des ambassades est très important.

– Le vrai problème des Etats-Unis n’est-il pas le blocage des décisions faute de majorité claire au Congrès. Cette instabilité va-t-elle durer après les élections de novembre?

Oui, cela a été un problème, mais j’espère que la situation s’améliorera après le renouvellement partiel du Congrès. Dans certains cas, le fossé entre les démocrates et les républicains a effectivement empêché des décisions urgentes qui s’imposaient. Si le président Obama est reconduit à la Maison-Blanche, il va poursuivre sa politique d’ouverture bipartisane pour trouver des solutions. J’espère que le républicain Mitt Romney, s’il devait remporter les élections, fera de même. Reste que, même si le Congrès n’a pas voté toutes les propositions du gouvernement, celui-ci compte un grand nombre de réalisations. Le pays n’a tout de même pas été paralysé durant ces quatre dernières années.

– Que pensez-vous de Paul Ryan, candidat républicain à la vice-présidence qui veut un programme strict de maîtrise de dépenses publiques?

– Il faut un équilibre entre la maîtrise des dépenses et des investissements nécessaires pour créer des emplois. Il n’est pas certain, en cas de nomination de Paul Ryan, que ses idées seront transformées en politiques économiques. La grande majorité des Américains souhaite un équilibre entre le frein aux dépenses et la création d’emplois.

– Quel regard portez-vous sur la crise européenne et quel est son impact sur l’économie américaine?

– L’Europe est notre principal partenaire et ses problèmes nous concernent. Le président Obama et le secrétaire d’Etat au Trésor, Timothy Geithner, soutiennent constamment les efforts des dirigeants européens pour trouver des solutions. La sortie de la crise en Europe sera une bonne nouvelle pour l’économie américaine.

– Pourtant, la récession en Europe et le ralentissement aux Etats-Unis commencent à affecter l’ensemble de l’économie mondiale…

– En tant que grande puissance, nous n’esquivons pas nos responsabilités. Avec nos alliés européens, nous continuons à aider les pays pauvres et sommes actifs au sein du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale pour l’octroi d’aides et de crédits.

– Vos relations sont assez tendues avec la Chine. En cette période de campagne électorale, ce pays devient un bouc émissaire tout indiqué à vos problèmes…

Nous avons un taux de chômage de 8,1% alors même qu’une partie des emplois industriels sont partis en Chine. Les importations de produits chinois à bas prix ont fragilisé notre tissu industriel. Nos relations avec Pékin sont délicates car, en même temps, ce pays achète nos dettes. Les deux grandes puissances que sont les Etats-Unis et la Chine doivent trouver un équilibre dans leurs relations économiques. A terme, nous voulons qu’un certain nombre d’emplois délocalisés reviennent au pays. Cela se fait déjà graduellement. Au fur et à mesure des augmentations de salaires en Chine, nos entreprises deviennent plus compétitives.