L'économie des Etats-Unis a deux faces. Un pays qui peut inscrire dans son projet de budget, comme l'a fait George Bush mardi soir, 800 milliards de dollars pour les «imprévus» et une massive baisse des impôts n'est pas vraiment en mauvaise posture. Mais quand le même Etat constate que son taux de croissance s'effondre et que les consommateurs affichent leur défiance face à l'avenir, l'inquiétude très vite tenaille ce monde privilégié.

Les deux faces sont celles d'un même objet, mais il est encore impossible de dire quelle est la dominante dans cette phase de grande incertitude des débuts de la présidence républicaine. Côté sombre, le premier rôle est tenu par Alan Greenspan, front soucieux et dégarni penché sur un papier qu'il lit avec application. Le président de la Réserve fédérale est venu mercredi, devant la Commission financière de la Chambre des représentants, répéter à son habitude ce qu'il avait dit aux sénateurs quinze jours auparavant. Mais justement, la nouveauté, c'est qu'il n'a pas dit la même chose.

Cette exceptionnelle correction d'un texte déjà pessimiste contient toute l'inquiétude qui monte aux Etats-Unis. La modification tient essentiellement en deux points: le ralentissement de l'économie américaine n'est pas au bout de sa course descendante, a dit Greenspan, qui s'était bien gardé de l'affirmer il y a quinze jours; il note ensuite que la confiance des consommateurs est au plus bas, mais demeure suffisante pour qu'ils puissent envisager de prendre des engagements à long terme. Il se base pour avancer ce pronostic plus gai sur les marchés de l'automobile et de l'immobilier, qui se portent, a-t-il dit, moins mal qu'on pouvait le croire. Pas de chance: au même moment, le Département du commerce annonçait que les acquisitions de maisons et d'appartements s'étaient effondrées de 10,9%.

Investisseurs désabusés

Ce mauvais chiffre s'ajoutait à celui du PIB, révisé hier à la baisse pour le quatrième trimestre de l'an passé: la croissance qu'on croyait être de 1,4% ne s'est élevée finalement qu'à 1,1%. L'augmentation des exportations a passé de 13,8 à 6,1%. Plus grave: les investissements d'équipement, qui avaient encore crû de 7,7% au troisième trimestre, étaient à peu près stagnants au quatrième. Enfin, la confiance des consommateurs, qui est évaluée en permanence par une organisation patronale, le Conference Board, et par l'Université du Michigan, régresse pour le cinquième mois consécutif pour atteindre son plus bas niveau depuis sept ans.

Le mot de récession n'est toujours lâché par personne, mais ces méchantes courbes convergent vers lui. Les marchés attendaient du discours d'Alan Greenspan si ce n'est l'annonce, impensable dans ce cadre, du moins la prévision d'une nouvelle baisse des taux d'intérêt. Des impatients l'envisageaient même pour mardi, et le Nasdaq, déçu, a reculé ce jour-là de 4,4%. L'indice phare des valeurs technologiques poursuivait sa chute mercredi, clôturant à -2, 54%.

Mais le grand argentier américain n'est pas si carré. Il avance entre deux écueils. S'il annonçait dans la précipitation une diminution du loyer de l'argent, il prendrait le risque de répandre un sentiment de panique: la banque centrale ne décide en principe des modifications de taux qu'à l'occasion de ses réunions régulières, et elle a déjà dérogé à cette règle le 3 janvier en annonçant par surprise la première des deux baisses déjà appliquées cette année. La prochaine réunion régulière du comité monétaire de la Fed est agendée pour le 20 mars. D'un autre côté, si Alan Greenspan attend encore trois semaines et que le ralentissement aggravé se confirme, il sera accusé de ne pas avoir agi quand il aurait dû le faire. Cependant, si les analystes sont partagés sur la date de la prochaine baisse des taux (le 20 mars ou plus tôt), ils sont tous convaincus qu'elle sera décidée, pour tenter encore de relancer la machine économique.

Relance par les impôts

George Bush est lui aussi contraint de constater que sa présidence commence sous un ciel plutôt morose. Mais il laisse à Greenspan le rôle austère. Lui joue le jeu du conquérant, et le spectacle de son intervention mardi soir (prime time des TV) devant le Sénat n'avait vraiment rien à voir avec l'exposé ardu du patron de la Fed. Extraordinaire prestation, quasi monarchique, d'un président plutôt sûr de son verbe, entouré de son état-major, et des sénateurs qui se surveillaient constamment l'un l'autre pour savoir quand applaudir, pendant combien de temps, et s'il fallait le faire assis ou debout.

Le projet de budget, on commence à le savoir, est organisé autour d'une baisse des impôts de 1600 milliards de dollars et, ce qui est plus nouveau, d'une limitation de l'augmentation des dépenses publiques à 4%. La dette par contre ne sera pas remboursée en dix ans, comme le promettait Bill Clinton. Le débat se concentrera sur les impôts, que Bush présente comme un outil de relance, mais dont une majorité d'Américains (53%) estime qu'elle est trop massive et trop généreuse pour les riches: le plafond de la ponction fiscale serait ramené de 39 à 33%, et l'impôt sur la fortune serait graduellement supprimé. Les milliardaires sont gênés de tant de bonté, et ils le font savoir dans une pétition retentissante, signée par George Soros et par le papa de Bill Gates…