Le dollar est passé en deux mois de 1,83 à 1,67 franc suisse. L'euro est sur la même pente ascendante, juste un peu moins raide. Est-ce une correction rude et passagère pour le billet vert, ou le début d'un plongeon durable? La Maison-Blanche et Paul O'Neill, l'industriel devenu secrétaire au Trésor, s'efforçaient hier de garder la tête froide. Rien à signaler, disaient-ils en chœur, la politique du dollar fort est toujours notre philosophie. O'Neill a répété que s'il en changeait il louerait le Yankee Stadium pour l'annoncer. Et pourtant, le dollar, dont la valeur s'était accrue de 60% depuis 1995, n'arrête plus de reculer…

Enfin? C'est sans doute ce que pensent en fait George Bush et son ministre de l'Economie, mais il faudrait les torturer pour qu'ils l'avouent. Depuis des semaines, les industriels, syndicats, agriculteurs, tous les secteurs de l'économie américaine font le siège de Washington pour dire qu'ils n'en peuvent plus, qu'ils ne parviennent plus à exporter et que le moment est venu de faire plier ce foutu et si cher billet vert. Paul O'Neill, quand il était encore le patron d'Alcoa, partageait l'avis de ses pairs. Et George Bush vient d'admettre que le niveau du dollar, décidément, ne présente pas que des avantages.

Pourquoi répéter alors que c'est au marché de décider, et ne pas admettre que cette correction est salutaire pour les exportations américaines, et en fait souhaitable? Ce serait jouer avec le feu, et la Maison-Blanche est sur un baril de poudre.

La puissance du dollar a été amenée et soutenue par un flux énorme de capitaux qui faisaient confiance dans l'appareil productif américain. En huit ans, l'argent qui s'investissait aux Etats-Unis est passé de 18 à 64% du flux mondial des capitaux. Les effets bénéfiques de cette manne ont été énormes pour la production, pour la capacité concurrentielle, pour l'emploi américains. Les importations bon marché tenaient par ailleurs en respect l'inflation. Et puis surtout, cette abondance de capitaux permettait aux Etats-Unis de compenser un déficit extérieur béant.

Si soudain le mouvement s'inversait, si le ralentissement brutal de l'économie entraînait une perte de confiance et un déplacement important des flux de capitaux vers l'euro, le franc, le yen, l'effet pourrait être cataclysmique. Or le cadeau fiscal rétroactif que George Bush a voulu faire à toute force aux contribuables américains commence à avoir un drôle de goût. Il était rendu possible, disait le président, par l'énorme excédent budgétaire prévu pour les dix ans à venir, durée du plan de réduction fiscale. Mais le retournement de la tendance, d'une croissance forcenée vers une courbe plate, a une conséquence dramatique sur les prévisions budgétaires. L'excédent fond. Au lieu de rembourser la dette, cette année, les Etats-Unis vont devoir emprunter. Et si les capitaux cessent d'affluer du monde entier, le trou deviendra abyssal. Et le dollar n'arrêtera pas sa chute.

Mardi, le Fonds monétaire international a apporté sa lourde pierre à ce côté pessimiste. Il ne voit guère venir une reprise, et le déficit extérieur lui paraît dans ces conditions intenable. La poursuite de la descente du dollar lui semble dès lors inéluctable. Il n'en a pas fallu davantage pour que le billet vert, en effet, pique un peu plus du nez.

Ce retournement n'est bon pour personne. Pour les Européens, qui croyaient voir venir la fin d'un passage à vide de leurs économies, le si précieux marché américain va devenir plus difficile, et les premiers frappés seront les compagnies d'assurances, les pharmaceutiques, les télécoms. Et sur le Vieux Continent, les produits américains, moins chers, vont débouler. La balle est dans le camp des consommateurs européens: s'ils achètent US, ils contribueront à faire repartir la machine américaine. C'est l'espoir transatlantique. L'espoir fait vivre…