Prévisions

Les Etats-Unis, «seul pays normal» en 2019?

Les prévisions des stratégistes pour 2019 et au-delà sont très moroses. Certains pensent que le cash présentera une meilleure performance que les actions. Les rendements attendus sont partout en baisse et le dynamisme économique faiblit

Le cru boursier a rarement aussi mauvais goût que celui de 2018. La performance est négative pour les actions, la plupart des obligations, les matières premières et le bitcoin.

En 2018, «le marché n’a pas toujours eu raison», analyse Olivier Rigot, associé chez EMC Gestion de fortune, à Genève. Il a en effet été pris à contre-pied lorsqu’il anticipait une croissance économique solide et synchrone. Or un ralentissement s’est produit dès le début de l’été. Les investisseurs ont également été pris de court par une reprise des valeurs défensives (santé, alimentation) et une baisse majeure de la technologie.

L’heure des Cassandre est venue

Aujourd’hui, les gérants broient du noir. Pascal Blanqué, directeur des investissements du gérant Amundi, s’attend à une performance annuelle de 4,5% ces trois à cinq prochaines années pour un portefeuille composé à parts égales d’actions (rendement de 7%) et d’obligations (2%). Ce rendement sera ensuite réduit par l’inflation, les impôts et les frais bancaires, indiquait-il lors de la CFA Institute Investment Conference, le 26 novembre dernier, à Paris.

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Est-ce l’heure de gloire des Cassandre? JP Morgan, numéro un mondial de la banque d’investissement, est d’avis que le cash présentera la meilleure performance en 2019.

Le «gourou» Marc Faber, sur son blog, montre qu’à chaque correction des marchés les banques centrales ont injecté des liquidités pour soutenir les cours. «Je pense que cette fois cela ne fonctionnera plus», avance-t-il. Pour le plus célèbre des pessimistes suisses, «le vent du changement devrait mettre fin à la grande inflation des actifs qui a eu lieu entre 1981 et 2018».

Le gérant zougois Felix Zulauf, qui avait prévu le krach de 1987, partage ce point de vue. «Ces dix prochaines années, les actions ne rapporteront que le rendement des dividendes», déclare-t-il à la NZZ. Il ajoute qu’à l’aube de 2019, l’épargnant devrait avant tout posséder du cash. Dans la même veine, le stratégiste promet un «hard Brexit», une baisse des liquidités globales sur les marchés et bientôt une récession mondiale.

Le moindre soutien des banques centrales

«En 2019, à l’inverse de cette année, l’investisseur ne sera plus aussi protégé contre les aléas géopolitiques», déclare Martin Lück, chef stratégiste pour BlackRock en Suisse, Allemagne, Autriche et en Europe de l’Est. Les marchés financiers ont en effet profité d’une solide croissance économique, de taux extrêmement bas et d’une forte augmentation des bénéfices. Ces trois soutiens auront tendance à s’effacer, avance-t-il. «La diminution de cette protection rendra la situation plus dangereuse. L’investisseur devrait réduire les risques au sein de son portefeuille à l’orée de 2019», recommande le stratégiste du plus grand gérant de fonds au monde.

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Les graphiques confirment que les liquidités sont moins abondantes sous l’effet du resserrement progressif des politiques monétaires. Les Etats-Unis ont d’ailleurs commencé à relever les taux directeurs plusieurs années avant la BCE. Le processus de normalisation se poursuivra, selon les stratégistes. La Réserve fédérale déclare déjà être «proche d’un niveau neutre». «C’est le seul pays proche de la normalité si l’on considère les niveaux de taux proches de 0 en Suisse et sur les autres principaux marchés européens», indique Olivier Rigot. En Suisse, la normalité devrait, à son avis, être associée à des rendements obligataires très supérieurs à aujourd’hui, sans doute plus proches de 3 à 4% que de 0%.

La Fed pourrait en cas de besoin, une fois les taux d’intérêt normalisés, réagir à un trop fort ralentissement avec les outils traditionnels de la politique monétaire. «La Réserve fédérale a quatre ans d’avance sur la BCE, selon l’expert de BlackRock. Elle a débuté son assouplissement quantitatif quatre ans avant Francfort et elle a normalisé ses taux également avec la même avance», déclare Martin Lück. Si la conjoncture européenne s’essouffle excessivement, la BCE ne pourrait recourir qu’à des instruments non conventionnels, selon l’institut dont Philipp Hildebrand est le numéro deux. D’ici là toutefois, la BCE devrait relever légèrement les taux d’intérêt au cours du premier semestre 2019, ce qui pourrait se traduire par une hausse de l’euro.

Le ralentissement conjoncturel sera plus fort en Europe qu’aux Etats-Unis, à cause du soutien apporté à la croissance américaine par la baisse d’impôts du gouvernement Trump. Cet affaiblissement conjoncturel sera accompagné d’une hausse des taux d’intérêt et d’une réduction des liquidités offertes par les trois principales banques centrales. «Mais il n’y aura pas de récession», précise Martin Lück.

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Les taux d’intérêt américains devraient être relevés par la Fed à trois reprises à partir d’aujourd’hui et les rendements du Trésor à dix ans pourraient augmenter à 3,7% ou 3,8%, prévoit BlackRock. «Nous arrivons au terme de l’ajustement. Le cycle sera plus stable et les investisseurs porteront leur regard prioritairement sur la croissance des bénéfices et la valorisation. Mais je ne m’attends pas à une récession», avance toutefois Olivier Rigot.

Une performance 2019 inférieure à la moyenne

En 2019, «la volatilité sera supérieure à celle de 2018. Les mouvements de marché seront plus amples, même s’il est tout à fait possible que les cours des actions terminent l’année 2019 à un niveau plus élevé qu’aujourd’hui», poursuit le stratégiste de BlackRock. Cet environnement est généralement favorable à la gestion active, selon l’expert. Martin Lück anticipe une performance des actions inférieure aux 7 à 8% de la moyenne historique, et sans doute plus modeste en Europe qu’aux Etats-Unis. Le choix des branches d’activité est parfois plus important que celui des pays.

BlackRock privilégie moins les cycliques ou les technologiques que les sociétés indépendantes de la conjoncture, comme la santé. «Plus important encore que la cyclicité, je soulignerais l’importance du facteur de qualité (bilan et marge solide) dans le choix des actions», précise notre interlocuteur. Les marchés émergents devraient bénéficier d’un dollar qui ne s’apprécie pas davantage, selon le gérant.

A Genève, Olivier Rigot surpondère les actions et prévoit une performance proche de la moyenne historique (8%), sachant que la valorisation est actuellement généreuse. Les titres préférés par EMC Gestion de fortune sont des valeurs de croissance défensives comme Nestlé, Givaudan, Roche, Lonza, SGS, mais également Zurich et Swiss Re. Le cru boursier 2019 sera sportif: sous l’angle technique, les marchés boursiers ont cassé plusieurs supports ces derniers mois, notamment dans les technologiques. «La question est de savoir si l’on assistera à un rebond rapide ou si la convalescence prendra davantage de temps», estime Olivier Rigot.

Un gagnant, le client?

Dans les obligations, la performance devrait à nouveau être négative en 2019, selon EMC Gestion de fortune. Plutôt que de chercher un supplément de rendement sur les titres plus risqués, mieux vaut investir dans les produits structurés (reverse convertibles avec barrières basses) ou dans l’immobilier coté.

Les risques devraient se concentrer sur les marchés de crédit. «Toutes les crises proviennent de la dette», rappelle Olivier Rigot. Ils pourraient aussi être politiques, si l’on considère les incertitudes liées au Brexit, à la confrontation entre Rome et Bruxelles sur le budget italien et les élections au Parlement européen. Sans parler du conflit en France.

«Nous sommes vraiment en train d’entrer dans des temps révolutionnaires», indique Charles Gave, président de l’Institut des libertés. Face aux problèmes politiques, il va falloir passer un peu partout à la démocratie directe, estime-t-il. Faute de démocratie directe, «nous risquons d’avoir l’émergence «d’hommes forts», ce qui amènerait automatiquement à des troubles plus profonds encore». Par conséquent, le gérant français place son «argent d’abord là où la reine d’Angleterre figure sur le billet de banque (Royaume-Uni, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande), en Suisse, dans les pays du nord de l’Europe et sans doute aux Etats-Unis».

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