Innovation

Etes-vous plutôt Facebookville ou Googletown?

Avec son Willow Village, qui devrait accueillir 1500 logements, des magasins et autres services à proximité de son quartier général, le réseau social réplique les cités ouvrières bâties par les entreprises pour garder leur main-d’œuvre à proximité, qui se sont multipliées dès la fin du XIXe siècle. De son côté, Google est encore plus ambitieux

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

Retrouvez tous nos articles proposés depuis San Francisco

Pour l’instant, c’est un mélange d’entrepôts gigantesques, de parkings sans fin, de friches et de bâtiments appartenant à Facebook. Dans quelques années, ce paysage de zone industrielle peu avenant de Menlo Park, à une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau au sud de San Francisco, sera complètement transformé. C’est là, à quelques centaines de mètres de son siège, que le réseau social veut construire «son» village. Les employés avaient déjà accès à pratiquement tout sur le campus: nourriture, blanchisserie, garderie, cours de yoga et bien d’autres services, souvent fournis gratuitement. Désormais, ils auront leur lit, leur salon et pourront y faire venir leur famille.

Sans un unique communiqué discrètement publié en juillet 2017, on pourrait croire à une vue de l’esprit. Inutile de sonder les employés. Eux-mêmes ne sont au courant du projet que par la presse, au point de douter, dans certains cas, de son existence même. Prise dans une série de polémiques sur l’utilisation des données de ses utilisateurs, la plateforme a préféré faire profil bas et se garde de parler de ses projets de développement. A l’exception d’une rare interview en mars dernier dans le New York Times, Facebook reste muet sur son Willow Village.

Lire également: D'Apple à Google, les géants de la Silicon Valley construisent leurs nouveaux sièges

Pourtant, à Menlo Park et ses environs, où Facebook étend ses tentacules depuis 2011, ce projet est étudié avec attention, par la municipalité mais aussi par les communautés installées alentour et parmi les plus pauvres de la région, qui voient cela d’un œil suspicieux tant la lutte pour les logements dans la région est âpre. Au total, lorsque les développements immobiliers en cours seront terminés – le réseau social a déjà construit des logements à Anton Menlo –, Facebook compte employer 35 000 personnes à son siège (contre 15 000 aujourd’hui). Soit l’équivalent de la population actuelle de Menlo Park.

Prêt dès 2021

Le nouveau quartier sera un village «intégré, à usage mixte, qui offrira des services très demandés, des habitations et des solutions de transports, tout comme des bureaux», annonce Facebook. Au total, ce quartier s’étalera sur près de 12 000 mètres carrés, soit un peu moins de deux terrains de football. Le groupe prévoit d’y installer un supermarché, une pharmacie et d’autres magasins. A cela s’ajouteront 1500 appartements, des surfaces de bureaux, des parcs, des lieux de loisirs. Le tout commencera à être prêt à partir de 2021 et se terminera en 2025. Par la même occasion, Facebook veut revitaliser la ligne de train qui passe à proximité, construire un pont au-dessus de l’autoroute pour rejoindre la baie et réaliser quelques autres aménagements.

A certains égards, Facebook et les autres géants de la tech se sont tout simplement substitués aux municipalités

Evidemment, l’idée de travailler et de vivre entouré de ses collègues soulève quelques sourcils. «Cela fait penser aux cités-dortoirs», rappelle Kristy Wang, chercheuse à SPUR, une association de recherche sur la planification urbaine dans la région de la baie de San Francisco, rencontrée dans l’un des rares cafés qui n’est ni pris d’assaut, ni réservé par des participants de l’immense conférence Dreamforce qui se tenait la semaine dernière. Conscient des enjeux, Facebook a prévu au moins un semblant de mixité. Tous les appartements ne seront pas réservés à ses employés et 15% des logements seront proposés à un prix en dessous du marché pour des familles à revenu modeste. 

Lire aussi: La Silicon Valley, des garages aux monuments du triomphe

«Les grandes firmes technologiques doivent contribuer d’une façon ou d’une autre à la communauté, c’est ce que l’on attend d’elles. Souvent, cela passe par des logements à loyer réduit ou un réseau de bus pour diminuer l’engorgement routier. C’est plus récemment qu’elles ont commencé à étudier la possibilité de construire des habitations sur leurs propres campus», explique-t-elle. A certains égards, Facebook et les autres géants de la tech se sont tout simplement substitués aux municipalités: construction de logements, développement de l’infrastructure de transports publics (qui reste embryonnaire), dons à certaines collectivités et même, dans certains cas, soutien financier à la police locale pour qu’elle agrandisse sa couverture de la région. Il faut dire que le décalage est parfois spectaculaire: il arrive que ces groupes comptent plus d’employés que les villes où ils sont installés ne comptent d’habitants.

Google encore plus ambitieux

Le réseau social n’est pas le seul à s’imaginer bâtisseur de villes. Après avoir construit 5000 logements sur la commune où il est installé, Mountain View, un peu plus au sud que Facebook dans la Silicon Valley, Google aussi a établi un projet de développement qui a reçu un feu vert en décembre 2017. Il est encore plus ambitieux: il devrait compter 10 000 maisons ou appartements, étalés sur 6 hectares, en plus de 33 hectares de bureaux. A cela s’ajoutera un mélange de parcs, de magasins, de lieux de divertissement et d’entreprises. Seul vrai lien direct avec l’activité du moteur de recherche, un lieu où les nouvelles technologiques qu’il développe pourront être testées figure parmi les plans.

Le Charleston East Campus de Google se trouvera à proximité de son quartier général à Mountain View, et inclura trois nouveaux quartiers, Joaquin, Shorebird and Pear. Un programme d’autant mieux accueilli que selon deux organisations (la Silicon Valley Community Foundation et le Silicon Valley Leadership Group), 367 000 emplois ont été créés dans la région entre 2010 et 2015, contre seulement 57 000 nouvelles habitations, rendant le marché immobilier – déjà parmi les plus chers du pays – encore plus tendu.

Pour les chercheurs, ces plans ont un air de company towns ou cités ouvrières qui sont sorties de terre en masse dès la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Marcelo Borges, professeur d’histoire à Dickinson College, souligne l’idée qui se retrouve dans tous ces projets de «bien-être d’entreprise et de renforcement de la communauté censés créer un sentiment d’appartenance et de loyauté et de réduire les tensions entre le capital et le travail».

Evolution attendue

Un paradis des nouvelles technologies intégrées dans des développements immobiliers? Des maisons gouvernées par le big data? A l’exception d’un projet immobilier de smart city (ville intelligente) à Toronto lancé par Google, les considérations qui conduisent la plupart de ces développements sont purement triviales. Et, pour Margaret Crawford, c’est surtout une évolution attendue de la part des géants de la tech. Dans son bureau envahi de livres et documents de la moquette au plafond, cette professeure d’architecture à Berkeley explique la logique implacable entre l’engorgement routier, les loyers astronomiques et le besoin des entreprises d’attirer et de garder une main-d’œuvre précieuse pour son développement.

Spécialiste des villes d’entreprises – elle y a consacré un ouvrage devenu référence* –, elle trace, elle aussi, un parallèle avec les cités ouvrières du passé mais voit un argument supplémentaire pour motiver les entreprises aujourd’hui: dans la Silicon Valley, aucun promoteur immobilier n’a envie de faire ce travail. «Il faut beaucoup de permis, négocier avec les municipalités, convaincre les communautés qui s’y opposent en général. Ce n’est pas idéal comme investissement. C’est même difficile d’en faire une source de profit.» Ce sont donc les entreprises qui se substituent aux promoteurs puisqu’elles n’ont pas en tête de faire des bénéfices, mais de résoudre un goulet d’étranglement et d’augmenter la productivité d’employés qualifiés qui réduisent leurs déplacements et même de les «prendre au piège» dans la mesure où ils deviennent encore plus dépendants de leur employeur.

Ils ont bu le «Kool-Aid»

Il existe en revanche des différences avec les cités ouvrières. «A l’origine, les employeurs les voyaient aussi comme un moyen d’éviter que les employés se syndicalisent, mais ici, ce n’est de toute façon pas la question», souligne Margaret Crawford, avant d’éclater de rire à l’idée que des employés de Facebook ou de Google fassent appel à des syndicats. «Ces entreprises n’ont pas besoin d’acheter leurs employés avec de nouveaux avantages, c’est déjà fait. Ils ne sont pas exploités comme les ouvriers l’étaient il y a un siècle. Bien sûr, ils travaillent énormément, mais ils reçoivent une quantité d’avantages.» Elle rit de nouveau: «Ils ont déjà bu le «Kool-Aid», dit-elle, une expression venant du suicide collectif de la secte de Jim Jones qui avait bu un mélange de cette boisson. Passée dans le langage commun, elle signifie que les travailleurs se consacrent corps et âme à leur travail jusqu’à en mourir.

D’après Margaret Crawford, la tendance va même se poursuivre. «Seattle, Los Angeles, Washington et d’autres régions verront ce genre de villes ou de quartiers émerger pour faire face aux demandes des employés qui peinent à se loger», poursuit-elle. A l’inverse, quand ces entreprises n’en auront plus besoin, elles arrêteront de construire.

On en est loin. Dans son interview au New York Times, John Tenanes, vice-président de Facebook pour l’immobilier, prévient: les 1500 appartements ne sont qu’un «point de départ». Il poursuit: «J’espère que nous en ferons davantage. Nous résolvons un problème ici.»


* Building the Workingman’s Paradise: The Design of American Company Towns (Haymarket Series), Margaret Crawford, 1996


Les «company towns», ces rêves d’entreprises

La ville de Facebook sera peut-être futuriste et innovante, quoique cela ne soit pas encore visible. Mais le concept même de cités ouvrières (company towns) date, lui, du XIXe siècle. La première cité ouvrière recensée a été construite en 1880, par George Pullman, un magnat du transport ferroviaire, qu’il a baptisée Pullman. C’est aujourd’hui un quartier de Chicago. Autre ville devenue célèbre, Hershey, en Pennsylvanie – bâtie en 1903 et qui comptait même un zoo –, du nom de Milton Hershey et ses barres chocolatées.

A leur pic, on aurait compté plus de 2500 cités ouvrières aux Etats-Unis, abritant 3% de la population du pays

Ces villes ont fleuri aux Etats-Unis souvent avec des intentions idéalistes mais en se transformant en des lieux de contrôle ou d’exploitation. D’abord autour des mines, puis de certaines grandes usines automobiles. Au départ, ces «espaces combinaient production et résidence des employés de façon à faciliter la production dans des zones isolées et pour gérer le travail et les ressources de façon efficace avec l’expansion de l’industrialisation en Europe et en Amérique du Nord», explique Marcelo Borges, également coauteur d’un ouvrage sur le sujet. Il souligne aussi que le concept de company towns ou cités ouvrières s’est étendu de simple camp de travail à des centres urbains planifiés.

A leur pic, on aurait compté plus de 2500 cités ouvrières aux Etats-Unis, abritant 3% de la population du pays. Bien avant l’arrivée des géants de la technologie, la Californie en a compté quelques-unes, qui se sont ensuite intégrées dans les villes environnantes. On en trouve aussi en Europe, Wolfsburg étant l’une des plus emblématiques, autour de Volkswagen, et en Chine. Un exemple? Zhengzhou, où 350 000 Chinois résident tout en fabriquant des iPhones. M.F.

Plus de contenu dans le dossier

Publicité