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Les ETF, ennemi numéro un sur les marchés

Le succès des investissements dits passifs est tel que de plus en plus d’experts s’inquiètent des dommages collatéraux qu’ils risquent d’infliger aux marchés. Car, en investissant dans un fond indiciel, on ne se préoccupe pas forcément de connaître la solidité des actions qui le composent

«Le spectacle doit continuer». C’est le titre d’une conférence donnée par BlackRock la semaine prochaine à Zurich sur les «ETF», dont le succès ne se dément pas. Les ETF? Ces fonds de placement cotés en bourse, qui reproduisent un indice et grâce auxquels les investisseurs peuvent placer leur argent de façon diversifiée dans un marché sans devoir acheter toutes les actions qui les composent.

A fin mai, les ETP, les «Exchange Traded Products» – produits dont le seul objectif est de reproduire la performance d’un indice, dont font partie les ETF – comptabilisaient plus de 4000 milliards de dollars de fonds sous gestion dans le monde, un record absolu, toujours selon BlackRock, qui est d’autant plus à même d’en parler que sa filiale iShares est l’un des principaux fournisseurs d’ETF. Elle a pu profiter d’un engouement spectaculaire pour ces produits, qui ont engrangé 1000 milliards en deux ans.

Manque de rendement

Cette gestion dite «passive» – puisqu’il suffit d’acheter un indice pour s’exposer à un marché, un secteur ou un pays, sans devoir s’intéresser dans les détails aux actions – a attiré autant les particuliers que les investisseurs institutionnels pour leur côté bon marché. Les frais de gestion sont moins élevés que dans les fonds de placement traditionnels, où le gérant choisit les titres.

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En outre, comme les marchés ont enregistré des hausses au cours des huit dernières années, cet investissement s’est avéré payant. A tel point que, «si les gérants de fonds avaient su que les actions allaient autant monter de façon linéaire, ils auraient simplement acheté un ETF sur l’indice des actions américaines S&P 500 et ils seraient allés jouer au golf», expliquait Michael Bloomberg, le fondateur de l’agence Bloomberg, lors d’une récente conférence.

Les taux d’intérêt bas ont encore renforcé cette tendance: «Où les investisseurs peuvent-ils placer leur argent pour générer du rendement? Pas dans des produits obligataires avec un risque accru de perte de valeur en cas de hausse de taux», souligne Olivier Scaillet, professeur de finance à l’Université de Genève et au Swiss Finance Institute.

Valorisations inexplicables

Or, pendant que certains se réjouissent, d’autres commencent à s’inquiéter de l’ampleur du phénomène. «Les ETF deviennent un problème. Les investisseurs en achètent, cela fait grimper les prix des actions et les indices ainsi que l’automatisation d’une partie croissance du trading renforce cette évolution», prévient Loïc Schmid, responsable des investissements de Geneva Swiss Bank.

Pire, «c’est en train de créer une bulle sur les indices, et en particulier sur les grandes capitalisations de la bourse, qui arrivent à des niveaux de valorisation anormaux» poursuit l’expert. Car en achetant un indice par exemple sur le SMI, qui représente les plus grandes capitalisations suisses, «60% des fonds investis vont dans trois titres, Nestlé, Roche et Novartis, qui sont les plus importants». La valorisation de Nestlé a ainsi grimpé à son plus haut niveau en 15 ans, souligne-t-il encore.

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Au point que les ETF sont devenus des «armes de destruction massive» qui ont tordu le prix des actifs et nous préparent à des ventes en masse, ont prévenu des gérants de fonds américains. Depuis le début de l’année, l’indice S&P des 500 plus grandes entreprises américaines a gagné 8,7%, engrangeant record après record. C’est le cas aussi du Nasdaq, qui a grimpé de 14,3% depuis janvier, malgré une dégringolade il y a une semaine.

Effets amplificateurs

Olivier Scaillet est plus nuancé: «Les ETF posent un risque en accentuant les tendances baissières et haussières, surtout en cas d’assèchement du marché.» Avant d’ajouter: «Les fournisseurs de liquide sont actuellement les traders à haute fréquence et certains fonds alternatifs.»

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Pourtant, il «n’est pas clair que la situation soit critique, en tout cas pour les marchés de référence, même si le volume géré de manière passive s’est fortement accru ces derniers temps». La situation pourrait être critique si les stratégies passives continuent à se développer dans des marchés ayant peu de profondeurs, comme les pays émergents ou les petites capitalisations, ajoute l’expert.


Le marché appartient aux robots

En réalité, il n’y a pas que les ETF qui inquiètent. L’invasion des robots dans la finance est une autre source de préoccupation. Selon une étude publiée par Credit Suisse, les stratégies dites systématiques – mises en place par des algorithmes – n’ont jamais montré autant de divergences avec les stratégies discrétionnaires – conduites par des humains. Or, pendant que les secondes deviennent de plus en plus strictes sur les titres à acheter, les premières ont davantage tendance à soutenir les cours, pour le moment.

Le trading automatisé est de plus en plus critiqué, car, comme les ETF, il ne fait pas forcément attention aux fondamentaux des titres qu’il achète, mais se concentre sur d’autres critères et peut provoquer des mouvements difficiles à expliquer dans les marchés. C’est ce qui semble s’être passé lors de la chute du Nasdaq il y a une semaine. Les stratégies «momentum» ont tout simplement vendu des titres technologiques parce qu’ils avaient beaucoup monté, sans se soucier des perspectives.

Impact difficile à déterminer

Il est difficile d’évaluer avec précision les montants gérés par des fonds appliquant des stratégies systématiques ou quantitatives. Mais d’après Bloomberg, il s’agirait d’environ 500 milliards de dollars, pour le marché américain. Et ce chiffre ne cesse d’augmenter selon les courtiers. Il est toutefois aussi compliqué de déterminer leur impact général, dans la mesure où les stratégies de ces fonds ne sont pas toutes identiques et ont des horizons de temps différents.

Avec l’investissement passif, les stratégies systématiques, aussi appelées «quant», représentent 60% du volume de trading, selon JPMorgan, alors que la sélection de titres ne compte plus que pour 10%.

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