Dosettes

Ethical Coffee se retire du marché des capsules Nespresso 

L’entreprise, qui a obtenu la fin du monopole de Nespresso sur ses machines, se donne six mois pour écouler sa production. Epuisée par ses batailles juridiques, elle est finalement dépassée par des dizaines de concurrents

Les deux dernières victoires juridiques n’y changeront rien. Ethical Coffee Company (ECC) se retire du marché des capsules. En guerre contre Nespresso depuis dix ans, l’entreprise valdo-fribourgeoise «cessera progressivement la production des capsules biodégradables compatibles avec les machines du géant vaudois». Dans un délai de six mois, elle ne gardera que quelques clients dans des niches correspondantes pour une production minime.

«Ce business ne rapporte plus rien», confirme au Temps Jean-Paul Gaillard, qui a fondé Ethical Coffee en 2008. «Tout le monde s’est mis à faire du café en capsule. En France, on atteint un prix de 10 centimes d’euros l’unité. Les marges ne sont plus suffisantes.»

Fin mai, l’Office européen des brevets avait pourtant confirmé, en dernière instance, la validité de son brevet stratégique dit des «harpons», qui empêche Nespresso de modifier ses machines pour les rendre incompatibles avec les capsules concurrentes. Et, mardi, le Tribunal civil de Düsseldorf a prononcé le retrait sur tout le territoire allemand des machines munies d’un tel système.

Désinvestissement progressif

A Ville-la-Grand (Haute-Savoie), le site de production d’Ethical Coffee ne compte plus que 40 employés, contre 170 il y a deux ans. A l’origine conçus pour accompagner la croissance du groupe et accueillir «plus de 200 collaborateurs», comme le précise le site web de l’entreprise, les 8000 m² de l’usine sont à présent désertés. «Il y a eu des départs volontaires, précise Jean-Paul Gaillard. Nous avons fait les choses bien, de concert avec les autorités locales.»

Lire aussi «Ethical Coffee veut dépasser Nespresso d’ici à trois ans»

Ethical Coffee Company, connue pour ses longues batailles juridiques avec Nestlé, annonçait en 2015 se donner encore trois ans pour dépasser sa filiale Nespresso sur le marché suisse. «Nestlé a tout fait pour nous barrer la route. Sans entrave, nous aurions largement dépassé 500 millions de francs de revenus, avec une marge de 30% avant impôts», soutient Jean-Paul Gaillard, qui a travaillé chez Nespresso de 1988 à 1997.

L’ombre du géant veveysan

Le groupe ne communique pas son chiffre d’affaires. Il se situerait actuellement entre 10 et 20 millions de francs, selon des sources concordantes. Ses capsules compatibles ne sont disponibles en Suisse que chez les détaillants Globus et Aligro, le spécialiste de l’informatique MediaMarkt, la chaîne de meubles Conforama ou les magasins Spar/TopCC en Suisse alémanique. En 2011, après un an de négociations, Coop avait fini par renoncer à commercialiser les capsules biodégradables d’Ethical Coffee, faisant valoir des motifs liés à la qualité, au prix, ainsi que des considérations écologiques. Une perte de contrat qui avait fait mal au groupe, comme l’avait alors reconnu Jean-Paul Gaillard, qui y voyait la main du géant veveysan.

Lire aussi «Ses dosettes interdites à la vente, Ethical Coffee Company poursuit sa bataille contre Nespresso»

Les deux entreprises s’affrontent depuis près d’une décennie sur tous les terrains juridiques. En Suisse, Nestlé est parvenu à faire interdire pendant trois ans et demi – via des mesures superprovisionnelles entre 2011 et 2014 – la vente des capsules ECC dans toute la Suisse. En 2011, il était déjà parvenu à suspendre leur vente dans les magasins MediaMarkt. En avril, le Tribunal fédéral a rejeté une plainte d’ECC qui demandait que soit interdite la fabrication de machines à café Nespresso incompatibles.

Des milliards de dommages et intérêts

Jean-Paul Gaillard voit pourtant dans ses récentes victoires juridiques des motifs d’encouragement: «La Suisse est l’arrière-cour de Nestlé. Mais le groupe s’est laissé dépasser et a abusé de sa position dominante. C’est ce que nous voulons faire constater aux Etats-Unis.» Le groupe a déposé en mars 2016 une plainte pour violation des lois antitrust. Il vise à récupérer quelque «2,4 milliards de francs» aux Etats-Unis et en Europe pour violation de brevets et dommages commerciaux. Une somme considérée par Nespresso comme «largement exagérée», «sans fondement et incompatible avec les réalités du marché», répond au Temps son service de presse.

Le procès de la dernière chance pour ECC? Jean-Paul Gaillard rejette l’argument, rappelant que son entreprise «n’a jamais eu de mal à se financer». Il admet pourtant avoir payé une fortune en frais de justice afin d’ouvrir le marché des capsules et de mettre fin au monopole de Nestlé. Un rôle de «bélier» dont ont profité une myriade d’autres acteurs, qui ont lancé leurs propres dosettes.

Contacté par Le Temps à propos de ces récentes décisions judiciaires, Nespresso se dit «déçu» par la décision de l’Office européen des brevets, mais reste persuadé de ne pas enfreindre la propriété intellectuelle d’ECC. La filiale de Nestlé rappelle également en avoir obtenu confirmation, en Suisse, de la part de l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle et, en avril, du Tribunal fédéral, et annonce qu’elle va faire appel de la décision de Düsseldorf, qui «contredit ces récents arrêts», explique une porte-parole.

Guerre des capsules

Jean-Philippe Bertschy, analyste chez Vontobel, souligne la petitesse d’ECC dans un marché très concurrentiel: «Il y a plus de 100 entreprises qui produisent des capsules Nespresso-compatibles. Sur le marché référence français, toutes ces sociétés font un chiffre d’affaires de moins de 250 millions d’euros, contre près d’un milliard pour Nespresso.» La filiale du groupe veveysan a généré plus de 5 milliards de francs de ventes dans le monde, selon les estimations de Bloomberg.

Le retrait d’Ethical Coffee ne signifie pas pour autant la disparition de la marque. Son directeur annonce déjà un «nouveau produit qui marquera un réel pas en avant dans l’industrie», mais refuse d’en dire davantage en invoquant le secret des affaires. Seule certitude: le groupe continuera de miser sur le café et les biomatériaux.

Publicité