Non content d’avoir affolé les marchés actions depuis près d’un mois, le coronavirus a également complètement déboussolé le marché de l’or la semaine dernière. En s’attaquant aux avions, aux raffineries et aux mineurs eux-mêmes. De quoi provoquer un short squeeze d’ampleur exceptionnelle la semaine passée, à la source d’une nette montée du cours de l’once.

Il faut distinguer trois phases dans l’évolution du cours de l’or durant ce mois de mars. La première, du 1er au 8 mars, a été conforme à la qualité de valeur refuge traditionnellement attribuée au métal jaune. Alors que l’incertitude liée à la pandémie grandissait sur les marchés financiers, l’once a progressé jusqu’à 1700 dollars (+130 dollars sur cette période). Puis, alors que les actions s’enfonçaient dans le rouge, le métal jaune a connu une baisse, jusqu’à repasser sous les 1500 dollars au matin du 23 mars.

«La corrélation avec les actions était devenue positive, car la sévère crise de liquidité qui sévissait alors a poussé les investisseurs à vendre leurs actifs liquides pour couvrir leurs positions ou répondre à des appels de marge», décrit Chris Mellor, responsable des produits actions et matières premières chez Invesco, un des géants mondiaux de l’investissement avec 1160 milliards de dollars sous gestion fin février. Un «comportement normal dans des temps anormaux», résume le spécialiste, joint par Le Temps le 25 mars.

Problème de taille

La veille avait commencé un rally de l’or tout aussi inhabituel, qui a rapidement porté l’once vers 1630 dollars l’once. Lundi après-midi, le métal jaune valait aux alentours de 1619 dollars.

Dans la pratique, les investisseurs importants comme les grandes banques peuvent acquérir de l’or physique sur le marché au comptant («spot»). Pour éviter de devoir stocker des lingots, il est également possible d’acheter des contrats à terme sur l’or, ou des ETF. Ces contrats sont également acquis par les banques pour protéger leur exposition en or physique. En temps ordinaire, les prix du marché «spot» et du marché des «futures» sont très proches.

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Or si un investisseur détient ces contrats à terme jusqu’à leur expiration, il doit recevoir l’or physique correspondant, dans un format spécifique: des lingots de 100 onces à New York ou des 400 onces à Londres. Problème: les stocks d'or existants ne correspondent pas aux dimensions requises. 

Dans ce genre de situation, les investisseurs achètent habituellement des lingots aux bonnes dimensions ailleurs dans le monde et les envoient à Londres ou New York. Ou ils font fondre l'or à nouveau pour obtenir des lingots à la taille demandée et, là encore, les expédient par avion. Deux solutions extrêmement compliquées par la crise actuelle.

«Habituellement, poursuit Chris Mellor, les acteurs de ces marchés ont recours aux entreprises de raffinerie pour obtenir le type de lingot qu’ils doivent livrer. Or, à cause du coronavirus, trois des principales raffineries dans le monde ont fermé et le transport aérien est actuellement très perturbé. En conséquence, les prix au comptant et à terme ont divergé de manière significative.» Le prix de l’or à New York est ainsi devenu nettement plus élevé qu’à Londres. Une situation nommée short squeeze.

Fermetures au Tessin

Toutes basées au Tessin, ces raffineries ont annoncé le 23 mars qu’elles suspendaient leur activité à la suite de la décision des autorités locales de fermer les secteurs économiques non essentiels afin de lutter contre l’épidémie. A elles trois, Valcambi, PAMP et Argor-Heraeus traitent environ 1500 tonnes d’or par année, soit un tiers de l’offre mondiale. Le dernier élément perturbateur concerne la production, puisque les mines ont été fermées en Afrique du Sud, tandis que l’exploitation était limitée ailleurs dans le monde.

Toujours valeur refuge

Et la qualité de valeur refuge du métal jaune, dans tout ça? Elle va demeurer, conclut Chris Mellor, s’appuyant sur la forte demande des investisseurs. Invesco affirme avoir enregistré depuis le début de l’année 1,2 milliard de dollars d’afflux nets dans son ETF sur l’or, qui totalise 8 milliards. Quant à la direction du prix de l’once à l’avenir, elle sera largement déterminée par l’ampleur des programmes de soutien que lanceront les autorités de part et d’autre de l’Atlantique.