L'année prochaine, 306 millions de personnes achèteront le pain, les fleurs et les billets de cinéma avec des euros. A partir du 2 janvier, la monnaie unique sera la devise commune de 5% de la population mondiale totale. Chacun des douze pays retirera sa monnaie nationale à des rythmes différents. Pour l'Allemagne, c'est le «big bang» au premier jour de l'an alors que les pays latins laisseront plus de temps de deuil à leurs consommateurs (voir tableau). Par comparaison, le dollar est la monnaie de transaction de 281 millions d'Américains et le yen passe de poche en poche chez 127 millions de Japonais.

Dans la population de ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'Euroland, 16,4% sont âgés de moins de 15 ans. Pour ces personnes, les marks allemands, les francs français et les pesetas espagnoles feront donc partie de l'histoire, plus difficilement des souvenirs. A l'autre bout de la pyramide des âges, une même proportion des citoyens de la zone euro (16,3%) sont âgés de plus de 65 ans et ont vécu la plus grande partie de leur vie avec les devises nationales encore en cours.

La naissance d'une nouvelle monnaie en espèces sonnantes et trébuchantes ne va pas pour autant bouleverser les cotations et les transactions des matières premières, en tout cas pas pour l'instant. Sur ce point, le dollar reste roi dans le commerce international. Une des raisons est sa force. En effet, depuis la naissance de la monnaie européenne, il y a trois ans exactement, l'euro a perdu près d'un quart de sa valeur face au billet vert. «Pour ses détracteurs, l'euro est l'image d'une économie sans dynamisme, engoncée dans ses réglementations – notamment du marché du travail – qui découragent le transfert des forces productives vers les activités de l'avenir», souffle Jacques Mayoux, vice-président de Goldman Sachs Europe.

Fuite de capitaux

De son côté, la vigueur du dollar ne serait pas uniquement liée au dynamisme outre-Atlantique. La fuite de capitaux de l'Europe aux Etats-Unis, où ils sont plus rentables, contribue fortement à élever la devise américaine à des niveaux stratosphériques. En effet, ces deux dernières années, la zone euro a exporté plus de 470 milliards d'euros de capitaux (700 milliards de francs, soit près de deux fois le PIB suisse), alors que les Etats-Unis absorbaient 880 milliards de dollars (1500 milliards de francs!) de capitaux étrangers. La venue de l'euro métallique ne va pas inverser cette tendance inscrite dans les grands flux monétaires internationaux.

Mais la Banque centrale européenne se veut rassurante. Selon elle, la valeur intrinsèque de la monnaie commune est «déterminée par les conditions économiques de la zone euro et, en particulier, par le maintien de la stabilité des prix». Finalement, la force d'une monnaie n'est qu'un indicateur de la santé d'une économie. Elle n'est que le reflet de la situation financière du pays, de la virulence de l'inflation et de l'équilibre de sa balance des paiements.

Selon l'OCDE, l'euro est sous-évalué de 15% par rapport au dollar alors que le FMI avance le chiffre de 38%. Tous les opérateurs s'attendent donc à une appréciation de la nouvelle devise une fois que l'eurozone sera totalement unifiée. Certains signaux laissent à penser que la monnaie unique a déjà commencé à grignoter une partie du gâteau financier international. Mais la progression est pour l'instant faible. «Il y a de plus en plus d'emprunts obligataires en euros. Au fil du temps, l'Europe s'affirme toujours plus sur les marchés financiers», remarque Hyppolyte Sarah, analyste financière auprès de Pictet & Cie.

Une chose est sûre: l'économie de l'Union monétaire européenne (UEM) compte pour 16% dans le produit intérieur brut (PIB) mondial total avec 6553 milliards d'euros en 2000. A mi-chemin entre les Etats-Unis (10 709 milliards d'euros) et le Japon (5145 milliards d'euros).

D'après la Réserve fédérale américaine (Fed), 70% de la circulation monétaire du dollar ont lieu hors des frontières américaines. L'euro n'est pas donc près de renverser le royaume du billet vert. Pour l'instant, la monnaie européenne se contente de jouer les seconds rôles.