Interview

«Les Européens comprennent souvent mal la Chine»

L’ambassadeur à Pékin Jean-Jacques de Dardel s’étonne de la baisse du nombre de Suisses en Chine, où il ne croit pas à un scénario économique catastrophe

Début avril, le président Schneider-Ammann se rendra à Pékin en visite d’Etat. La Chine croît moins vite, mais pour les entreprises suisses elle reste un marché en développement. En 2015, les exportations helvétiques y ont progressé de 1,4% à 8,9 milliards. Ce montant établit un nouveau record pour la deuxième année consécutive, indique l’administration fédérale des douanes. La Chine dite «continentale» représente le 6ème marché d’exportations. En y ajoutant Hongkong, elle grimpe au 3ème rang, derrière l’Allemagne et les Etats-Unis. Entretien avec l’ambassadeur en poste à Pékin depuis deux ans, Jean-Jacques de Dardel.

- Le Temps: En 2014, après dix ans de croissance continue, le nombre de Suisse établis en Chine a diminué de 73, à 4056. Que s’est-il passé l’an dernier?

- Jean-Jacques de Dardel: La baisse, légère, s’est confirmée, à 3992. J’en suis étonné compte tenu de l’importance croissante de nos échanges avec la Chine. A l’inverse, je constate que la presse négative sur la Chine, et en particulier à propos de la pollution, retient certaines personnes d’y venir avec leur famille et en pousse d’autres à partir. L’an passé, même si le solde migratoire est négatif, 350 nouveaux Suisses s’y sont tout de même installés. Il n’y a donc pas de fuite.

Par ailleurs, les entreprises suisses ont plus l’habitude que leurs concurrentes étrangères d’engager des locaux plutôt que d’envoyer des expatriés. C’est une façon de mieux s’identifier au pays et de tenir compte de ses idiosyncrasies. Il est donc naturel qu’une croissance des échanges économiques ne draine pas de ressources humaines particulières.

- En Suisse, les Chinois ont dépassé les Français l’an dernier en nombre de nuitées, et représentent la 4e clientèle touristique, derrière les Allemands, Américains et Britanniques. Qu’entreprend l’ambassade à Pékin pour faciliter leur venue, leur octroyer des visas en particulier?

- Nous faisons tout pour améliorer les prestations suisses en faveur des Chinois. Fin 2015, nous avons obtenu, avant tous les autres Etats de l’espace Schengen, l’ouverture de trois centres supplémentaires dans le pays pour octroyer les visas. En outre, nous avons agi pour accélérer les procédures en matière de visa, que nous délivrons en deux jours, soit parmi les plus rapides entre les ambassades de l’espace Shengen.

Cela dit, le nombre de Chinois à visiter la Suisse n’est pas directement lié au nombre de visas que nous octroyons. Ceux qui disposent d’un visa Schengen peuvent y venir librement. Nous constatons en réalité une régression des demandes de visas alors que le nombre de Chinois qui visitent la Suisse explose, ce dont je me félicite. Le nombre de nuitées a dépassé le million et demi. Cependant la durée du séjour diminue et les Chinois se concentrent trop aux mêmes lieux (ndlr: Interlaken en particulier). Mais leur venue permet à nos relations bilatérales de se développer harmonieusement.

- De l’harmonie, mais aussi des tensions après la série de sociétés suisses rachetées par des groupes chinois. Comment réagissez-vous?

- Nous vivons aujourd’hui une époque de globalisation établie, dans laquelle il est normal que des étrangers viennent acheter en Suisse comme nous avons beaucoup acheté à l’étranger. Les Chinois vont très probablement faire comme avec Volvo. L’entreprise rachetée continuera à fonctionner d’autant mieux qu’ils sont prêts à y investir beaucoup d’argent, et qu’elle pourra conquérir le marché chinois. J’ai été en poste en Belgique et en France, où nombre d’entreprises en difficulté accueillaient à bras ouverts les investisseurs étrangers, qui les rachetaient à bas prix. Les Chinois ont un autre modèle. Ils visent des sociétés en bonne santé, qu’ils comptent faire prospérer notamment grâce aux débouchés offerts par le marché chinois.

- Tout de même, notre modèle libéral n’est-il pas menacé comme l’a écrit la NZZ, puisque les acheteurs sont très souvent des sociétés d’Etat?

- Mon instinct me pousse aussi à réagir ainsi et je comprends d’où vient ce rejet du modèle chinois. Cependant, la Chine change, et se défait de ses entreprises d’Etat. Les réformes sont réelles et profondes. Les rachats ne visent donc pas une étatisation de l’économie, mais au contraire à renforcer le plus possible le secteur privé et à réformer le secteur public obsolète. Davantage d’Occidentaux devraient se rendre en Chine pour comprendre ces changements, qui se produisent à une vitesse inimaginable en Europe.

- L’accord de libre-échange est entré en vigueur. Quelle sera la prochaine étape dans nos relations économiques?

- D’abord, nous sommes toujours en train de parfaire la mise en œuvre de cet accord. Ensuite, nous venons de passer une étape financière. En janvier, le hub du renminbi en Suisse est devenu opérationnel avec l’ouverture des bureaux de la China Construction Bank. Une deuxième banque chinoise s’apprête à s’installer, cette année je pense, et après elle d’autres suivront. Les Chinois ont décidé de bénéficier de la place financière suisse. Les difficultés rencontrées à l’époque par la Bank of China à Genève appartiennent au passé. Enfin, la troisième phase sera l’ouverture en Chine du marché aux banques suisses, et en réalité aux banques étrangères en général. Pékin ne le fera pas avant un moment encore, la Chine ne se considérant pas encore prête.

- Vue d’Europe, l’économie chinoise va droit dans le mur, emportée par des surcapacités industrielles, une bulle immobilière et une bourse chaotique. Redoutez-vous une catastrophe?

- Les Européens sont, par nature, plus portés à se complaire dans un regard critique catastrophiste, et ils comprennent souvent mal la Chine. Son économie décélère, mais elle continue à croître. Depuis 1979, la croissance n’a cessé d’accélérer et de ralentir fortement. Aujourd’hui, les impasses, environnementales par exemple, d’une certaine forme de croissance ont été reconnues. Le pays se transforme, mais il n’y a aucun scénario catastrophe. D’ailleurs, les grandes entreprises continuent de miser sur la Chine. D’ici deux ans, je ne serais pas surpris de voir la croissance réaccélérer.

Le langage extrême de la Corée du Nord est consternant

- La Chine se transforme, mais elle donne aussi l’impression de serrer la vis, en particulier sur la liberté d’expression comme on l’a vu dans le cas des libraires enlevés à Hongkong. Qu’en dit la Suisse, qui mène un dialogue sur les droits humains avec la Chine depuis 1991?

- Depuis ce dialogue, le premier établi par la Chine avec un pays occidental et qui se poursuit à nos jours, nous sommes restés publiquement plutôt silencieux, parce que nous tenons à la valeur ajoutée de la Suisse. Nous sommes d’autant plus actifs que nous sommes discrets. A Pékin, nous sommes une des rares ambassades de Suisse ayant un conseiller en droits de l’Homme actif à 100% et plus. Nous agissons directement auprès des concernés et des autorités chinoises, à tous les niveaux, y inclus ministériels. Ces derniers mois, nous avons encore intensifié nos efforts également dans le cadre de l’ONU.

- Vous êtes aussi l’ambassadeur pour la Corée du Nord, qui vient de brandir la menace nucléaire. A combien évaluez-vous la tension actuelle, si vous deviez choisir entre 1 et 10?

- Je dirais que nous sommes proches des 10 en termes d’affrontement verbal, dans un contexte d’affrontement qui ne mène pas forcément à la guerre nucléaire. Les parties se disputent, sans se cogner. La Corée du Nord a pour habitude de jouer à la limite, en prenant des attitudes très belliqueuses pour obtenir un maximum et enfin reculer. En face, la Corée du Sud et les Etats-Unis se sentent d’autant plus utiles et liés l’un à l’autre que le voisin du nord pose problème.

Dans le contexte habituel, nous en sommes effectivement arrivés à un langage extrême, avec cette menace de presser sur le bouton nucléaire. C’est consternant car je ne vois pas ce qui peut venir à l’issue de cette escalade verbale.

- L’attitude de la Chine aussi change…

- Oui, le fait que les Chinois aient accepté de se joindre à ces nouvelles sanctions, eux qui y sont en général extrêmement réticents, constitue un signal politique très important. Cela prouve bien que nous sommes dans une situation hors-norme. La Suisse suit les choses de près, et se tient toujours disponible. Mais dans la discrétion.

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