Analyse

Les eurosceptiques vont sauver l’UE

Les ex-membres de l’élite dénoncent la direction prise par l’UE, l’opposition entre l’intégration et la démocratie. L’euro est l’instrument qui aura le plus divisé l’Europe, affirme Mervyn King, ex-président de la Banque d’Angleterre, dans son dernier ouvrage

La percée de la droite nationaliste allemande de l’AfD, laquelle rassemble les adversaires de la politique européenne et ceux du gouvernement Merkel, est aussi logique que déprimante. Elle ne surprend pas. Mervyn King, dans son dernier ouvrage au ton étonnamment libre pour un ancien président de banque centrale («The end of Alchemy», éd. Little, Brown, 430 p), parle de l’euro comme «du développement qui aura le plus divisé l’Europe depuis la guerre». Que se passe-t-il si les ex-membres de l’élite eux-mêmes rejoignent les dissidents?

Un coût pour les citoyens

La monnaie unique a «imposé d’énormes coûts aux citoyens», sous forme d’une «longue stagnation et d’un chômage élevé», explique Mervyn King. Mario Draghi poursuit effectivement une politique monétaire qui détruit le signal le plus important de l’économie, le taux d’intérêt, source des décisions d’investissement et témoin de la préférence pour le présent.

Le message de Mervyn King constitue un moment fort parce qu’il fut un acteur clé du G20 durant la crise. Ecoutons son avertissement à l’égard de la crise de l’euro: «Elle ne pourra être résolue sans une confrontation entre les ambitions supranationales de l’UE et la nature démocratique des gouvernements souverains nationaux. De ces deux éléments, l’un ou l’autre devra céder». L’intégration ou la démocratie? Nous assistons à la fin du soutien passif de la majorité, ce que Peter Graf Kielmansegg nomme «permissive consensus» dans «Wohin des Wegs, Europa?» (éd. Nomos, 2015, 164 p.). Cet appui latent s’est éclipsé, affirme ce professeur émérite de sciences politiques qui ne demande que le minimum, le droit de débattre du cours de la politique européenne. Ose-t-on encore un regard critique? «L’euroscepticisme aide le projet européen plutôt que ne le sape», écrit-il.

Besoin d’une nouvelle liberté de penser

La «sacralisation» de l’UE la condamne à une montée de l’opposition qui ne peut que mener au soulèvement social. Les statistiques montrent que la dette publique augmente, le pouvoir d’achat diminue et les inégalités augmentent au sein de l’UE. Un résultat qui ne tardera pas à faire sauter «le cartel consensuel de la classe politique», selon Peter Graf Kielmansegg. Quiconque émet un doute sur cette politique est «poussé vers la droite de l’échiquier politique», donc «excommunié», écrit-il. La dissension est, à son avis, une attitude positive face à la direction prise par l’UE, celle du «plus d’Europe» et de «l’union politique».

L’Europe des Lumières et de la liberté de parole n’existe plus. Elle s’est éteinte avec l’euro: «Nous avons besoin d’une nouvelle liberté de penser en Europe», lance Peter Graf Kielmansegg.

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L’actif et le passif de l’UE

Un bilan serein doit montrer l’apport positif du marché intérieur et de la paix. L’intégration économique est sans doute une meilleure solution que le traité de Versailles. Elle résout «le problème allemand» et accroît la coopération entre les acteurs économiques et les gouvernements. Le bien-être des citoyens est amélioré par l’ouverture de ce marché et, pour d’autres, par d’abondants transferts. Mais à cet égard, la perception a changé depuis la crise de l’euro.

«La foi des élites dans les vertus du projet ne peut pas remplacer la confiance des citoyens», observe Peter Graf Kielmansegg. Or le passif de l’UE est de plus en plus lourd. La dynamique de l’intégration va dans la mauvaise direction, écrit-il. C’est devenu une «machine à créer des règlements» et à «harmoniser le droit». La négligence du principe de subsidiarité, l’incertitude sur les limites de l’élargissement de l’UE et la crise de l’euro pèsent également très lourd. Cette dernière a démontré «la relativité du droit» et «l’ignorance des points essentiels des contrats», selon Peter Graf Kielmansegg. Ce que les gouvernements ont décidé ne correspond pas à ce que les parlements ont décidé. «La maxime selon laquelle le projet européen est plus important que le droit est explosif», avance l’académicien. Les élites européennes ne tarderont pas à le reconnaître.

C’est pourquoi, il est urgent de parler d’«alternatives». Pourquoi ne pas imaginer la forme d’un club? Aujourd’hui, «l’intégration n’est pas le fruit de discussions libres sur le désirable, le raisonnable, mais le résultat de contraintes», fait valoir Peter Graf Kielmansegg. Plus l’intégration s’accroît et plus la démocratie et la légitimité des décisions diminue, observe-t-il. Le professeur plaide pour un processus d’essais et d’erreurs, pour des initiatives susceptibles d’être corrigées. Un laboratoire d’initiatives plutôt qu’un carcan?

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