Souhaits d’harmonisation

Normes Les nouvelles réglementations prudentielles de l’assurance maintiennent une fragmentation inefficiente de la régulation

L’assurance est dans l’ensemble en bonne santé. Elle a bien résisté à la crise. Ses pertes, au plus fort de la crise, n’ont représenté qu’un sixième des pertes du secteur bancaire, dont plus d’un tiers imputable au seul assureur américain AIG. Quant au capital qu’elles ont levé durant cette période, il ne représente qu’un neuvième du capital levé par les banques, dont près des deux tiers imputables à AIG. Les assureurs qui ont connu des difficultés sont ceux qui se sont significativement éloignés du «business model» traditionnel de l’assurance, soit en développant considérablement les activités quasi bancaires à fort effet de levier (c’est le cas d’AIG), soit en se spécialisant exclusivement sur un segment étroit du marché et en renonçant ainsi aux bénéfices de la diversification (c’est le cas des «monoliners»).

L’assurance, qui n’est pas source de risque systémique, contrairement à la banque, a donc bien joué son rôle traditionnel de stabilisateur. Grâce à ses cash-flows positifs, elle a continué à acheter des actifs financiers, là où les autres institutions financières ont vendu les leurs. Les indices d’une éventuelle procyclicalité de sa politique d’investissement sont d’autant plus ténus qu’ils peuvent être imputés aux changements prévisibles de la régulation.

En revanche, les politiques économiques mises en œuvre en réaction à la crise ont probablement plus affecté les assureurs. C’est tout particulièrement le cas des politiques monétaires laxistes menées par les banques centrales. Conçues pour soutenir le secteur bancaire, ces politiques qui visent à réduire les taux d’intérêt, aussi bien courts que longs, faussent l’ensemble des prix et mettent sous pression l’assurance: elles pèsent sur l’épargne vie, sur les opportunités d’investissement à long terme et sur les revenus financiers des assureurs; elles incitent à un redéploiement des capitaux qui pèse sur les prix dans certaines lignes d’activité comme les catastrophes naturelles; elles avantagent les canaux alternatifs à l’assurance, comme les «insurance-linked-securities» (ILS).

Pour autant, les perspectives de l’assurance sont bonnes. La demande d’assurance est en croissance, en vie comme en non-vie, car l’univers des risques et la masse assurable sont en expansion, du fait du changement climatique et de ses conséquences sur les risques naturels, du vieillissement auquel la crise des finances publiques dans les économies avancées donne une acuité particulière, des défis liés à l’obésité ou aux nouveaux risques de pandémie, des infrastructures de plus en plus complexes exigées par l’urbanisation, des développements de la science et de la technologie auxquels sont associés le cyber-risque ou les risques inédits des manipulations génétiques…

Loin donc de voir son marché stagner ou se rétracter, l’assurance fait face à une demande croissante de couverture et de couverture d’un type nouveau, qui force à l’innovation, y compris institutionnelle comme on le voit par exemple pour les risques terroriste ou nucléaire qui sont couverts dans le cadre de partenariats public-privé originaux. Elle force aussi à repousser les frontières de l’assurabilité en affinant tant la diversification des risques que l’adéquation actif-passif. Cette évolution est rendue possible par les trois évolutions importantes que sont la révolution du «big data», une culture du risque plus exigeante et mieux partagée, et un alignement de la régulation prudentielle sur ce changement de culture.

Les nouvelles normes prudentielles qui se sont imposées en Suisse avec le SST et qui vont s’imposer en Europe à partir du 1er janvier 2016 avec Solvabilité 2 constituent en effet une avancée importante dans la mesure où elles se fondent sur une approche économique et compréhensive du risque. Elles font très judicieusement la part belle à cette forme moderne du socratique «connais-toi toi-même» que sont la gestion interne des risques et la modélisation interne. Le défaut de ces normes c’est que, face à des acteurs globalisés comme le groupe SCOR, Zurich, Swiss Re…, elles maintiennent une fragmentation inefficiente de la régulation. C’est pourquoi une plus grande harmonisation de la supervision est souhaitable, non seulement à l’échelle européenne, dans le cadre d’une union d’assurance, mais aussi à l’échelle mondiale, dans le cadre des travaux sur un standard international de solvabilité lancés par le Conseil de stabilité financière.

* Senior Global Advisor to the Chairman of SCOR Group

Les assureurs qui ont connu des difficultés sont ceux qui se sont éloignés du «business model» traditionnel