C’était en 2016 à l’aéroport de Genève, peu après les attentats terroristes de Bruxelles. Nahed Zeid, travaillant depuis 2015 à l’Organisation mondiale de la santé, s’en souvient encore. Un homme manifestement ivre a crié à cette Egyptienne, en voyant son voile, qu’elle était une terroriste. «Il y a eu d’autres incidents ces dernières années, dont des insultes dans le bus. Ce sont des cas rares, mais j’ai des amis de Chine ou d’Amérique du Sud expatriés à Genève qui disent souvent sentir qu’ils ne sont pas perçus comme les Européens», nous raconte-t-elle.

Ce type d’actes pourrait bien avoir contribué à la chute de la Suisse ces dernières années dans l’étude «Expat Insider Survey», réalisée par la société allemande InterNations, réseau pour expatriés présent à travers le monde. En tout, 12 420 personnes de 174 nationalités ont répondu au sondage en janvier 2021. Et cette année – évidemment particulière en raison du coronavirus –, la Suisse se classe en 30e position sur 59 pays alors qu’elle était 4e sur 61 en 2014. Les catégories évaluées sont la qualité de vie, les possibilités de travail, les coûts de la vie, le revenu évalué en regard des coûts et la facilité à s’installer.

L’impact des incidents et des initiatives politiques

Dans cette dernière catégorie, les résultats suisses sont peu reluisants. La Confédération se classe 52e sur 59 et, en regardant les détails, on note pour les expatriés une difficulté à se sentir chez soi (51e) et un manque de convivialité (54e). «Certains incidents ou initiatives politiques récentes ont un impact sur les perceptions qu’ont les étrangers de la Suisse, ils se sentent moins les bienvenus ces dernières années, détaille Malte Zeeck, fondateur et codirecteur d’InterNations. Mais il ne s’agit pas que de la Suisse, on constate ce type de phénomène aussi en Autriche ou en Allemagne, par exemple.»

D’autres critères expliquent cependant la chute de la Suisse dans le classement. A commencer par la forte progression d’autres pays, dont le Portugal ou la Malaisie.

Il semble aussi que les opportunités de carrière se soient dégradées avec les années pour les expatriés. De même, sans que cela soit une nouveauté, la Suisse demeure avant-dernière en matière de coût de la vie, juste devant Hongkong. Mais ce qui change, c’est que le revenu évalué en regard des coûts s’est dégradé (de 8 sur 61 pays en 2014 à 20 sur 59 en 2021). «Nombre d’employeurs ont baissé ces dernières années les allocations accordées aux expatriés», note Sjoerd Broers, directeur d’Auris Relocation Switzerland, agence de relocation présente à travers le pays.

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Le directeur modère néanmoins les résultats de l’étude. «En termes de qualité de vie, la Suisse reste toujours parmi les meilleurs pays [9e selon ce critère en 2021, ndlr], ce qui en fait une destination souvent bien positionnée dans d’autres classements. Et quand nous assistons les expatriés qui sont transférés ailleurs, nous constatons qu’ils ont très souvent envie de rester.»

De bons points pendant le coronavirus

Le coronavirus a paradoxalement permis à la Suisse de marquer quelques points par comparaison avec d’autres pays. C’est ce que montre l’étude d’InterNations: la pandémie a modifié les plans de 37% des personnes interrogées à l’échelle mondiale, mais 20% des personnes interrogées en Suisse seulement. Et peu d’entre elles ont remarqué un impact sur leur santé générale (2%), leurs finances personnelles (4%) ou leur santé mentale (6%). «Les expatriés qui étaient déjà là ont été plus confortables que dans d’autres pays voisins notamment, avec tout de même la liberté de bouger», réagit Sjoerd Broers. Mais ces statistiques inhabituelles n’ont pas été prises en compte comme critères et n’ont donc pas influencé la position de la Suisse dans le classement.

Malgré ces points faibles, les expatriés ne seraient pas près de se détourner de la Suisse. «Tout dépendra de la façon dont l’économie suisse se sort de la crise, mais si elle reste aussi forte, elle devrait continuer d’être attractive», estime Malte Zeeck, appelant cependant à être attentifs à la baisse des critères plus «humains», comme la convivialité et la difficulté à se sentir chez soi.

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«La Suisse reste un des meilleurs pays du monde, dit aussi Nahed Zeid, en mentionnant notamment sa beauté et sa stabilité. On m’a proposé d’aller au Danemark, mais j’ai préféré rester ici, j’adore en particulier Genève et sa diversité culturelle.»

La Suisse «meilleur pays du monde», ce n’est pas Roger Federer qui dira le contraire, si on en croit son clip de promotion pour Suisse Tourisme.