En termes de spectateurs, Pathé Suisse est le plus grand exploitant du pays. Mais du point de vue du nombre de salles et d’écrans, il est devancé par le groupe alémanique Kitag (détenu à 49% par Swisscom). Thierry Hatier dirige cette filiale du géant français depuis juillet 2014. Rencontre avec celui qui est à la tête de 350 employés, répartis sur neuf multiplexes (69 écrans).

Le Temps: Votre prédécesseur n’est pas resté en poste plus d’une année et demie, malgré ses ambitions de développement. Que s’est-il passé?

Thierry Hatier: Marc Canisius avait de grandes qualités. Mais nous avons réalisé que ce n’était pas la meilleure personne pour diriger Pathé Suisse. Je ne souhaite pas en dire plus.

– Avez-vous maintenu une structure plutôt centralisée à Zurich?

– Non, ce modèle était paradoxal. Nos spectateurs, que l’on se doit de rencontrer régulièrement, se trouvent partout en Suisse. J’ai donc opté pour un comité de direction itinérant, qui se réunit tous les 15 jours et à chaque fois dans une ville différente du pays. Tous mes collaborateurs directs ont leur bureau dans un cinéma.

– Quel est votre taux de pénétration en Suisse?

– Nous occupons quelque 25% de parts de marché, soit environ 40% côté romand, contre à peu près 20% outre-Sarine. Mais 60% de notre chiffre d’affaires est réalisé dans la partie francophone du pays.

– En Suisse, le cinéma sort de deux années désastreuses. En 2014, pour la première fois depuis que Procinéma réalise des statistiques, le nombre d’entrées est passé sous les 14 millions. Etes-vous inquiet?

– Sans être catastrophique, ce creux est préoccupant. Avec 1,6 film par Suisse par an, contre 2 la décennie précédente [la moyenne en France est de 3 films], le taux de fréquentation est trop faible. Mais j’ai bon espoir que le nombre d’entrées remonte dès 2015, vers les 15 millions.

– Grâce aux prochaines sorties de films, comme les nouveaux «Star Wars» ou «James Bond»?

– Oui, mais pas uniquement. Pathé aura investi sur 4 ans près de 50 millions de francs dans la modernisation de ses cinémas et dans la construction de nouveaux multiplexes, dont un à Lucerne (ouverture prévue en 2017) et un autre à Zurich (2018). Ces nouveaux sites devraient faire progresser mécaniquement le nombre d’entrées suisses d’un million.

– Le problème ne relève-t-il pas plutôt du prix du billet? Le tarif moyen en Suisse est de 15,50 francs, contre par exemple 6,40 euros en France.

– J’attendais cette question. A prestation égale, tenant compte de l’indice du pouvoir d’achat, le prix est comparable de part et d’autre de la frontière. En revanche, la dépense moyenne des spectateurs [que Pathé ne révèle pas] est plus élevée, car en Suisse, davantage de gens paient le plein tarif. Je serai pourtant prêt à faire baisser un peu ce prix moyen. Via de nouvelles formules d’abonnements, plutôt qu’en réduisant simplement la valeur unitaire du billet, qui est en relation avec la qualité des prestations.

– En discutez-vous avec vos concurrents?

– Oui et je plaide pour davantage de dialogue. En Suisse, les exploitants et les distributeurs ne s’entendent pas assez pour faire, comme en France, des promotions tarifaires, des fêtes du cinéma, etc. Le septième art n’est pas suffisamment présent dans la vie des Suisses. Faute de campagne de communication nationale, par exemple. J’en ai discuté autour de moi et tout le monde semble d’accord. Pourtant, il y a encore des hésitations. Mais les choses changent et je suis confiant.

– Votre prédécesseur voulait projeter davantage de films suisses. Et vous?

– Si les films sont bons, nous les projetons. Peu importent leurs origines. Economiquement, il est intéressant de présenter des productions helvétiques, car la Confédération en subventionne notamment les publicités réalisées par les exploitants. Mais ce n’est pas comme dans l’Hexagone, où un excellent film français, tel Bienvenue chez les Ch’tis, Intouchables ou La Famille Bélier, peut faire la différence entre une bonne et une mauvaise année.

– Votre offre s’adresse aussi aux entreprises. Le Forum économique romand s’invite d’ailleurs au Pathé Balexert en septembre prochain…

– Oui et je m’en réjouis. Nous hébergeons des événements institutionnels ou des séances privées, mais cette activité – bien qu’en forte croissance – reste encore marginale.

– Pathé propose un «Pass», avec accès illimité aux salles. Quel est son succès?

– Je le trouve insuffisant. A Lausanne, grâce à nos deux multiplexes aux programmations différentes [les Galeries, plutôt art et essai, et le Flon, plutôt orienté blockbusters], le CinéPass marche très bien. Moins à Genève. Et encore moins dans les salles alémaniques.

– Pour rentabiliser sa cotisation, il faut voir plus de deux films par mois. Quelle est la fréquentation moyenne de ceux qui choisissent cette formule?

– Pour la plupart des abonnés, elle tourne autour d’un film par semaine. Mais je suis surpris qu’un abonné sur cinq n’atteigne pas cette moyenne.

– Que vous rapporte une entrée comparée à vos ventes en kiosque?

– Pour 5 francs dépensés par spectateur, environ 1 franc va à la consommation alimentaire [pop-corn, boissons, etc.]. Notre cœur d’activité n’est pas le commerce de confiserie, mais bien le spectacle.

– Avez-vous des projets d’investissements en Suisse romande?

– Nous gardons un œil ouvert sur toute la Suisse. Je pense qu’il reste des projets à développer dans les marchés intermédiaires [ni dans les grandes villes, ni en rase campagne]. Il devrait encore se construire 4 ou 5 multiplexes. Le marché sera ensuite saturé. Toutefois, sachant que le paysage national des exploitants est très morcelé, il n’est pas exclu d’assister, dans le futur, comme ailleurs, à des alliances entre différents acteurs.

– Quelles sont vos ambitions à l’international, sachant que Pathé s’est retiré d’Italie en 2010?

– Pathé est pour l’heure présent en Suisse, en France et aux Pays-Bas. Mais nous visons d’autres implantations, en particulier en Europe. Je ne peux rien dire de plus à ce stade.

– Pathé ne mise que sur les multiplexes. Les petites salles sont-elles définitivement condamnées?

– Non, celles au centre-ville ont un vrai avenir. A condition d’être élégantes et innovantes. Car c’est encore la salle de cinéma, quelle que soit sa taille, qui donne sa valeur au film. Ce dernier n’a pas de vie s’il n’est pas diffusé sur grand écran. Cela lui donne de la valeur marchande, sans compter le phénomène sociologique… Que des gens sortent de chez eux pour partager des émotions en un lieu obscur, entourés d’inconnus, il y a quelque chose d’irrationnel que je trouve extraordinaire et qui n’est pas près de disparaître.

– Les nouveaux modes de consommation des films («video-on-demand», par exemple) ne vous inquiètent donc pas…

– Quand j’ai pris les rênes de ma première salle, il y a près de 30 ans, tout le monde craignait déjà le pire à cause de l’arrivée de Canal+…

– Vous-même, êtes-vous abonné à Netflix?

– Non. Je n’ai même pas pris le premier mois gratuit. Mais il n’y a rien d’incompatible à consommer à la fois du cinéma en salle et sur tablette.