C’est un coup de projecteur mondial dont bénéficie l’EPFL depuis l’annonce de la création d’une application de traçage du virus. De CNBC au Washington Post, de la BBC au Times of India, l’école polytechnique profite d’une exposition planétaire qui va crescendo. Mais pour l’établissement basé à Lausanne, ce gain de notoriété – notamment dû à son influence sur Apple et Google – ne va pas sans risque. Car si l’application SwissCovid devait connaître des bugs majeurs ou devenir un échec tant du point de vue technique que sanitaire, l’EPFL pourrait voir son image se dégrader.

Mais actuellement, la situation est idyllique pour l’école, au centre de toutes les attentions. Mercredi matin, elle organisait une vidéoconférence pour présenter en détail SwissCovid, mais aussi les défis techniques et sociétaux à surmonter pour la faire accepter. Durant deux heures, hauts responsables et ingénieurs de l’école ont répondu à une batterie de questions sur une solution technique qui pourra être lancée par de nombreux autres pays. Pour Edouard Bugnion, vice-président de l’EPFL et membre du groupe de travail de la Confédération intitulé «Epidémiologie numérique», la satisfaction est importante: «Evidemment, l’objectif premier était et reste d’offrir une solution de confiance aux citoyens en Suisse et en Europe qui utiliseraient notre protocole [libre à chaque pays de créer ensuite sa propre application, ndlr]. Mais il y a un grand sentiment de fierté de la part de l’ensemble des collaborateurs du projet.»

Deux réussites

L’EPFL peut d’ores et déjà se targuer de deux réussites. D’abord, être à l’origine du concept de système décentralisé de traçage – assurant une meilleure protection de l’anonymat –, qui fait tache d’huile au niveau mondial. Ensuite, avoir une influence directe sur Google et Apple. «Dès mars, nous avons discuté en interne et décidé d’élaborer une solution technologique pour contribuer à la lutte contre le virus, relate Edouard Bugnion. Rapidement, nous avons activé plusieurs contacts chez Apple, de manière informelle, pour envisager une collaboration. Le 21 mars, nous écrivons un message formel à la direction d’Apple, nous publions ensuite un document technique très important sur le système décentralisé DP-3T et je m’entretiens le 4 avril avec la direction d’Apple. Tout est allé très vite.» Le 10 avril, à une minute d’intervalle, les directeurs d’Apple et de Google publient un tweet sur leur collaboration pour permettre, via leurs systèmes d’exploitation pour téléphone, le traçage du virus.

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Pour Edouard Bugnion, «il s’agit d’une forte reconnaissance de nos compétences. Nous sommes pris au sérieux par ces géants de la technologie, nos travaux ont une influence sur des milliards de téléphones. Nous savons résoudre des problèmes complexes et nous avons agi très vite.» Le responsable ne le cache pas, il a fallu insister sur certains points auprès des deux géants de la tech: «La santé numérique est clairement un sujet d’intérêt et d’investissement pour beaucoup de groupes internationaux qui appelle d’autres questions. Dans nos échanges avec Google et Apple, nous avons insisté sur le double besoin de garantir la sphère privée via la décentralisation, mais aussi de garantir la transparence dans le traitement des informations Bluetooth.»

Copies à l’étranger

Depuis ce lundi, la Suisse est ainsi le premier pays à tester auprès de plusieurs milliers de personnes l’application SwissCovid, qui se base sur des mises à jour fournies par Apple et Google. L’app doit être mise à disposition de tous en juin. La Lettonie devrait faire de même cette fin de semaine. Au total, une vingtaine de pays développent des applications sur la base des systèmes de Google et d’Apple – des systèmes influencés par l’EPFL. Mais de nombreux autres, de Singapour à la France, ont opté pour un système différent, centralisé.

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Plusieurs responsables de l’EPFL l’ont dit mercredi, il y aura sans doute des bugs à corriger et peut-être de fausses alertes. Et convaincre les opposants à SwissCovid – qui craignent notamment pour leur anonymat – ne sera pas facile. «Tout d’abord, le débat est nécessaire. Notre obligation, en tant que scientifiques, est de mettre les informations nécessaires sur la table, dès que nous les avons, répond Edouard Bugnion. Plusieurs personnalités, dont on ne peut douter de l’indépendance ou du scepticisme par rapport au «tout techno», nous soutiennent.»

Aucun pronostic

Personne, au sein de l’EPFL, ne prédit de taux d’utilisation de SwissCovid. Directeur du Laboratoire pour la sécurité des données (LDS) de l’école, Jean-Pierre Hubaux a signalé que le taux le plus élevé, de 40%, est pour l’heure constaté en Islande, où une app a déjà été lancée. Et lundi, un sondage commandé par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) montrait que seul un cinquième des personnes interrogées sait que les données recueillies seront uniquement sauvegardées sur son propre smartphone. Il y a donc un faible niveau d’information de la population par rapport à l’application, qui pourrait nuire à son adoption. Un faible taux d’utilisation serait-il un échec pour l’EPFL? «Dans le cadre de la lutte contre le virus, les seules mesures de succès et d’échec sont de nature de santé publique. Nous espérons contribuer à la solution», répond Edouard Bugnion, qui insiste sur le fait que l’app n’est qu’un aspect de la lutte contre le virus.