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Le plus important Salon annuel consacré à l’aéronautique privée en Europe ouvre ses portes ce mardi à Genève. Co-organisateur de cette manifestation de trois jours créée en 2001, Fabio Gamba dirige l'Association européenne de l'aviation d'affaires (EBAA) basée à Bruxelles. Entretien avec celui qui a occupé, tour à tour, des fonctions à responsabilités au sein de l’Organisation des services de navigations aérienne civile, puis du groupe Boeing, avant de rejoindre l’Association des compagnies aériennes européennes, jusqu’à l’EBAA en 2011.

Le Temps: Vous avez déclaré l’an passé que l’aviation d’affaires était entrée dans une «nouvelle ère». Que vouliez-vous dire?

Fabio Gamba: J’ai tenté d’expliquer la différence entre la période pré-2008 et post-2008. Depuis les années 1950, l’industrie a connu une croissance ébouriffante, à deux chiffres en moyenne annuelle. Dès 2000, cette évolution est devenu un problème pour les aéroports. L’ampleur du phénomène laissait entrevoir une saturation à terme. Puis est venue la crise. En 2009, les mouvements en Europe ont reculé de 15%. S’en est suivi un chapelet de faillites des plus petites compagnies. L’époque des pionniers est à présent révolue. Mais dans sa ruée vers la maturité, l’industrie s’est aussi débarrassée du superflu. Elle est depuis plus consciente de ses limites et de ses coûts. Elle est également plus proche de ses clients, offrant toujours davantage pour un peu moins.

Aujourd’hui, la croissance du secteur est durable, car modérée et même ponctuée de périodes de turbulences de un, deux, trois ou quatre ans. Le phénomène de consolidations n’est à ce titre plus un sujet tabou, vu que se pose à présent la question de la taille pertinente pour une compagnie, appelée à résister aux prochaines crises devenues cycliques.

- Le Temps: Quel est le thème du Salon Ebace 2016?

- Cette édition sera la première sans trame précise. Cela étant, le 30 juin prochain à Berne, les milieux de l’aviation privée internationale et suisse organisent pour la première fois conjointement des portes ouvertes, à l’intention des décideurs et des milieux professionnels concernés [ndlr: Office fédéral de l’aviation civile, élus fédéraux, aéroports de Genève, de Lugano, de Bâle, de Sion, etc.], pour discuter du marché helvétique.

- Pourquoi Ebace a-t-il menacé de déplacer cette année son Salon à Berlin ou à Madrid? Pour rester à Genève, les organisateurs ont exigé le maintien d’une partie de la manifestation sur le tarmac genevois, sachant que le périmètre concerné - l’aile Est de l’aéroport - est en travaux.

- En 16 ans d’existence, nous avons toujours été attentifs aux sollicitations de ville concurrentes, sans pour autant que cela se traduise en délocalisation. Pour l’heure, la Cité de Calvin reste compétitive en raison de sa situation géographique centrale en Europe, sa facilité d’accès par voie aérienne, la proximité de Palexpo et de Cointrin où nous pouvons exposer des jets. Raison pour laquelle notre contrat avec Genève nous lie à présent non plus sur trois ans, comme par le passé, mais pour cinq ans.

- Palexpo a également consenti à réduire ses tarifs de location de 5%. Combien paie Ebace lors de chaque édition?

- Cette information étant sensible, je ne souhaite pas articuler de chiffre. Notre événement a certes un coût, mais il génère aussi des retombées économiques, notamment pour l’hôtellerie. C’est une équation gagnant-gagnant.

- Que vous inspire la saturation annoncée des infrastructures de Cointrin (25 millions de passagers en 2030, avec aucune marge foncière et une priorité donnée à l’aviation commerciale)?

- C’est effectivement un élément stratégique que nous prenons en considération. Genève Aéroport, même si sa direction actuelle s’en cache un peu, n’a pas pour vocation de dérouler le tapis rouge devant l’aviation d’affaires. Pour l’heure, nous observons une certaine distance par rapport à cette réalité, sachant que la plateforme doit accueillir cet automne son nouveau responsable opérationnel, lequel sera sans doute amené à redéfinir ses priorités en termes de développement.

- Les limites de capacités d’accueil à Genève peuvent-elles contrarier l’essor d’Ebace?

- Le parc hôtelier du canton, qui dispose d’environ 10 000 chambres, répond aux besoins actuels de 3000 nuitées par jour durant la manifestation. Mais il ne pourrait offrir que 1000 nuitées supplémentaires quotidiennes. A moyen-terme, cela ne pose pas de problème. D’autant plus qu’il existe de possibilités de se rabattre sur la Côte ou en France voisine. De manière générale, l’offre hôtelière genevoise, de par la qualité de ses nuitées, est particulièrement adaptée au standing de notre industrie. C’est un avantage comparatif que l’on trouve difficilement ailleurs.

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- Quelle est la croissance du Salon EBACE depuis sa création en 2001?

- Elle a été d’environ 400% les premières années. L’événement a atteint depuis 2011 une vitesse de croisières. Son public, composé de professionnels du milieu uniquement, est par nature restreint. Nous n’avons pas vocation à devenir une Foire populaire, comme les Salons du livre ou de l’automobile, drainant des centaines de milliers de visiteurs.

- D’année en année, le panel d'appareils ne cesse de s'étoffer, mais les commandes ont tendance à s'essouffler, les clients étant de moins en moins dépensiers. Cela vous inquiète-t-il?

- Concernant la commercialisation de nouveaux appareils, il y a encore trois ans, les gros jets transcontinentaux faisaient office de locomotive, car ces modèles sont traditionnellement prisés par la clientèle russe et chinoise, laquelle essuie en ce moment des vents économiques contraires. A présent, ce sont plutôt les avions d’entrée de gamme, aux formats plus réduit, qui ont du succès. La dynamique de vente demeure; elle s’est simplement inversée.

- Quelle est la particularité d’Ebace à Genève, par rapport aux rendez-vous «concurrents», comme Paris, Farnborough, Dubaï, Singapour, Las Vegas, Orlando ou Shanghaï?

- Je n’avais jamais perçu les autres Salons comme une concurrence, mais plutôt comme des manifestations complémentaires. Chacun de ces événements s’adresse à un public spécifique, soit des marchés ayant une géographie et des usages différents. Par exemple aux Etats-Unis, pour rallier les côtes d’Est en Ouest, il faut des appareils avec une certaine autonomie. A contrario en Europe, les deux tiers des mouvements se font dans un couloir très réduit, ce qui peut être effectué à l’aide de petits avions. On rencontre donc les mêmes constructeurs lors de chaque exposition, mais pas les mêmes offres.

- Pourquoi Ebace est-elle traditionnellement le lieu où l’on officialise des commandes?

- Les constructeurs tiennent beaucoup à l’effet d’annonce. Car toute innovation révélée dans un cadre de référence est propre à stimuler la demande. C’est donc lors de rendez-vous incontournables, comme Ebace, que les manufacturiers ont l’opportunité d’étoffer leurs ventes.

- A combien de transactions peut-on s’attendre pour cette cuvée 2016?

- Soyons honnêtes, nous ne devrions pas battre des records de volumes cette année. Toutefois, la qualité et la créativité seront comme toujours présents. Car contrairement à l’aviation commerciale, segment disputé par deux ou trois concurrents, l’aéronautique d’affaires compte deux fois plus d’acteurs devant rivaliser d’ingéniosité pour maintenir leur rang. 


La 16e édition du Salon, en chiffres

- Plus de 57 000 m² de surface d’exposition, répartis dans les halles 4, 5 et 6 de Palexpo. Le tarmac voisin de Genève Aéroport, met quant à lui à disposition 34 00 m² permettant de faire stationner une soixantaine de jets.

- L’événement, qui s’est engagé à rester à Genève jusqu’en 2021, réunit chaque année près de 500 exposants (constructeurs, entreprises de services, etc.), pour environ 13 000 visiteurs venus - en partie sur invitation - de plus de 90 pays.

- Le prix d’Ebace, en termes de location d’espaces est gardé secret. Mais Palexpo a par le passé déclaré que ce Salon correspondait à près de 5% de son chiffre d’affaires annuel. Ce dernier s’est établi – un record historique - à 81,75 millions de francs l’an dernier.

- La manifestation génèrerait entre 6000 et 9000 nuitées dans la région.

- Ebace est né en 2001 à Genève. L’événement, détenu à parts égales et lancé à l’initiative des faîtières américaine et européenne de l’aviation d’affaires (NBAA et EBAA), est un rendez-vous annuel de professionnels du milieu, organisé par l’aviation privée et pour cette industrie précise.