Les deux éléments clés de la personnalité de Fabrice Leclerc, la nature et l’innovation, «se sont unis pour devenir ma ligne de vie», nous déclare-t-il lors de notre rencontre à l’occasion du SMG Forum à Zurich.

Le premier Fabrice Leclerc s’astreint à une discipline de vie qu’il qualifie d’«austérité joyeuse». Il ne voyage plus en avion, n’a plus de télévision, ne lit plus les informations, «trop changeantes et chronophages», a éliminé la plupart des réseaux sociaux, «créés pour le big data mais pas pour la vie». Il cultive un potager sur les bords du Léman pour retrouver son instinct, «une détox pour redevenir moi-même» et rappeler qu’il a grandi dans les forêts de Suisse et du Périgord. Enfant, conscient d’être «connecté à la nature», il voulait devenir vétérinaire «pour protéger mes amis naturels, les animaux, sachant que le médecin soigne une espèce animale et le vétérinaire toutes les autres».

Les clés émotionnelles

L’autre Fabrice Leclerc est une star de l’innovation qui collabore avec Nespresso, Apple, L’Oréal ou l’EPFL, qui conseille les start-up et qui devint patron de Häagen-Dazs. Où il a remporté des défis comme l’introduction des crèmes glacées en Italie, une mission quasi impossible dans laquelle ses prédécesseurs avaient échoué, en s’appuyant sur l’enseignement des écoles de vétérinaires. «Il faut se connecter avec l’animal, avec l’instinct», note-t-il. En l’occurrence, il comprend que sa mission n’est pas de vendre des glaces en Italie, mais aux Italiens, à leur cœur, à leurs «clés émotionnelles telles que la mamma, la beauté, la mer, le goût». Car plus une innovation fonctionne sur un plan instinctif, et plus on parle à un grand nombre d’individus, dit-il.

A lire aussi: Compatriotes, arrêtez d’innover! Ou pas

Fabrice Leclerc est ainsi entré dans une innovation instinctive afin de «défendre la vie». Une innovation moderne doit apporter une amélioration et protéger la vie, répète-t-il. Créer un business financier ou un nouveau produit est devenu obsolète. Pour réveiller l’instinct, il faut être «dans sa maison», c’est-à-dire retrouver des conditions qui sont les nôtres depuis des millions d’années, celles de la survie et de la recherche. On n’a pas d’idées vraiment nouvelles au bureau.

Le partage plutôt que la concurrence

Le mariage entre la nature et l’innovation n’est possible qu’à la condition d’oublier l’enseignement dispensé lors des études et de ne pas être le soldat des modèles établis et des données. Cette approche devrait s’étendre à tout le système économique, selon ce visionnaire qui est hostile à la concurrence. Fabrice Leclerc est en effet d’avis que le partage et la collaboration sont plus puissants que la compétition pour retrouver un cadre de vie équilibré. D’autant plus qu’il y a urgence, ajoute-t-il.

A lire aussi: La révolution digitale: un cheval emballé?

On a réduit notre société aux chiffres, dénonce-t-il. Du coup, c’est la catastrophe. «Tous les signes vitaux de la planète, et les nôtres, commencent à chuter parce qu’on vit d’une illusion», dénonce-t-il. On produit cinq fois plus que ce que la Terre peut supporter.

La politique: une perte de temps

Homme d’action, Fabrice Leclerc évite la politique «pour ne pas perdre de temps et rester dans le concret». Il regrette la primauté de l’économie dans notre société, mais considère les politiciens comme partiellement responsables. «Il faut être honnête. Si on identifie un problème, il faut le régler», déclare-t-il. Devant l’urgence, l’instinct, qui contient les codes de la vie, doit être réactivé.

J’ai besoin de rituels et de simplifier ma vie, de m’occuper de mes enfants, de pratiquer mes mouvements de qi gong

Fabrice Leclerc

La croissance va se poursuivre, prévoit-il tout de même, mais elle reposera sur des critères très différents du passé. La solution durable passe d’abord par l’humilité et la simplicité, recommande l’innovateur. «Je suis optimiste, parce que dans l’innovation, on va tout de suite vers la lumière.» Mais il avertit que plus on attend et plus la solution devient radicale. Comme pour un malade qui tarde à consulter son médecin.

Après la disruption numérique et l’émergence des plateformes de partage (Uber, Airbnb), «on passe à l’innovation de continuité, celle qui a pour base la vie, prédit Fabrice Leclerc. Cette nouvelle approche nécessite de considérer ce qui a toujours fonctionné et d’en extraire les codes» pour savoir si une innovation est du XXIe siècle ou pas. La première règle est de se détacher du modèle et de «retrouver la forêt» (le «garage», dit-on en Californie). La simplicité, la régénération, ce qu’on appelle parfois la circularité, la connexion, la joie, font clairement partie de ces codes importants. Ainsi que les quatre éléments (eau, air, feu, terre). Si l’un manque, on est mort.

Lancer des chaloupes

L’innovateur travaille actuellement avec 27 clients, des groupes grands et petits, ainsi qu’à l’EPFL. «Plus vous êtes exposé à des réalités différentes, plus vous arrivez à comprendre ce qui se passe et à reconnaître les fake news et les fake technologies, à distinguer le vrai du faux.» Pour y parvenir, il faut avoir une discipline de fer. «J’ai besoin de rituels et de simplifier ma vie, de m’occuper de mes enfants, de pratiquer mes mouvements de qi gong.» Et pour transmettre son message, il enseigne aussi bien à Lausanne qu’à Milan (Bocconi) et à Shanghai (Fudan).

Les grands groupes qu’il côtoie commencent à se remettre en question. Il ne suffit toutefois pas d’avoir un comportement favorable à l’environnement. «Il faut être bon partout. C’est facile, car en innovant pour la vie, on dégage beaucoup plus de profits», conclut-il. Pour imaginer de nouvelles pistes, «les entreprises doivent lancer des petits bateaux. Si le paquebot coule, il faut lancer des chaloupes. Quelques-unes parviendront à passer les grosses vagues». C’est pourquoi Fabrice Leclerc adore conseiller les start-up. Le monde change fondamentalement, dit-il, et c’est le moment d’être honnête et de protéger la nature.


Profil

30 juin 1966 Naissance à Paris.

1996 Directeur du business development en Europe pour Diageo.

1999-2003 Directeur général de Häagen-Dazs.

2004 Fondateur et responsable du groupe Innovation Lab L’Oréal.

2013 Mentor à l’EPFL.

2017 Chargé de cours HEC-Unil.