Ce fut un vrai, un beau Noël orthodoxe, avec service religieux en grande pompe et balade vivifiante en troïka, mais de cadeaux il n'y eut point, d'un côté comme de l'autre. En raccompagnant dimanche soir le chancelier Schröder à l'aéroport de Vnukovo, Vladimir Poutine, parlant de la dette de son pays envers les créanciers dits du «Club de Paris» (48 milliards de dollars hérité de l'URSS, dont 40% rien qu'à l'Allemagne, soit 77 milliards de francs) a certifié que «la Russie honorerait ses engagements financiers». Mais a rajouté aussitôt: «Personne n'a intérêt à placer la Russie dans une situation économique telle qu'elle ne puisse plus faire face à ses engagements internationaux.» Sous-entendu: si la dette russe n'est pas rééchelonnée, il n'y aura pas de paiements. Quant à Gerhard Schröder, il a simplement répliqué que «la Russie avait les moyens de rembourser ce qu'elle devait».

L'Allemagne a réaffirmé mardi ses menaces de couper ses garanties à l'exportation si la Russie persistait à ne pas vouloir délier les cordons de la bourse. Le Club de Paris avait également, lundi, rappelé assez brutalement ses engagements à la Russie. Il faut dire que la cacophonie régnant à l'intérieur même d'un gouvernement russe multipliant les déclarations contradictoires a semé ces deux dernières semaines l'inquiétude dans le camp des créanciers occidentaux.

Jeudi dernier, un représentant du Ministère des finances avait révélé que la Russie n'avait pas l'intention de rembourser quoi que ce soit en 2001, des propos qui concordaient avec ceux émis avant Noël par le premier ministre, Mikhaïl Kassianov. Dans le même temps, le ministre de l'Economie et du Commerce, German Gref, très proche de Poutine, affirmait au contraire que la Russie «ferait tout» pour rembourser son dû. Les conseillers économiques de Poutine reprochent d'ailleurs au premier ministre d'avoir, au lieu de songer à la dette, dilapidé en dépenses sociales et autres les dividendes du boom pétrolier qui ont placé, aux yeux des Occidentaux, la Russie en position de payer.

Mais l'affirmation faite par la Russie qu'elle réglerait bien les 1,5 milliard d'intérêts dus au premier trimestre 2001 est perçue comme une manœuvre dilatoire. Le président de la commission bancaire de la Douma, Alexandre Chokhine, le dit ouvertement: «Ayant entamé des pourparlers avec le Club de Paris, nous avons évité d'être placés en situation de cessation de paiements. Personne ne peut exiger que l'on paie tant que les pourparlers ne sont pas terminés.» Certains analystes pensent qu'il ne s'agit pour les Russes que de gagner un peu de temps, jusqu'à ce que le FMI décrète en février son refus d'accorder de nouveaux prêts, avec comme argument une situation économique défavorable. La Russie brandirait alors le refus du FMI comme la preuve de la fragilité de son économie et de ses finances, et donc de son incapacité à rembourser.

Conversion de la dette en actions

Quant à l'idée – discutée également sous le sapin de Noël par Schröder et Poutine – de convertir une partie de la dette en actions dans des sociétés russes, elle provoque le scepticisme des créanciers non allemands. De Tokyo, le directeur de la Berd et ancien trésorier du Club de Paris, Jean Lemierre, a souligné mardi qu'«il faudrait que cette mesure s'applique à tous les créanciers» et qu'«elle nécessiterait une évaluation détaillée des actifs russes», opération évidemment très complexe, avec le manque de transparence qui prévaut au sein des firmes russes. L'idée n'a pas non plus la faveur de tout le gouvernement russe. Si Mikhaïl Kassionov en est un fervent supporter, le ministre des Finances, Alexei Koudrine, ne veut pas en entendre parler.

Poutine s'est voulu rassurant devant Schröder, en affirmant qu'un quart du budget 2001 était consacré aux remboursements des dettes de la Russie. Pourtant, à l'examiner de près, ce budget, le premier équilibré depuis 1991, n'a prévu pour le Club de Paris que 1,25 milliard de dollars alors que sur l'année, les intérêts dus se montent à 3,5 milliards. Il apparaît à peu près certain que personne, ni le gouvernement, ni le parlement, ni la présidence, n'est prêt à écorner, rien que pour les beaux yeux des créanciers occidentaux, un budget concocté au forceps.