Géopolitique

«Face aux Etats-Unis, construisons l’Eurasie de demain»

Iconoclaste, David Baverez? Face au manichéisme des Etats-Unis qui s’est amplifié avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’investisseur et écrivain français propose de rompre l’alliance transatlantique et de bâtir une alliance Europe-Asie

Le président Trump menace d’imposer des droits de douane punitifs à l’ensemble des importations en provenance de Chine. En même temps, il se dit que sa patience à l’égard de l’Union européenne (UE) arrive au bout. Le Français David Baverez, auteur de Paris-Pékin Express et investisseur établi à Hongkong depuis 2012, analyse les relations entre les principales puissances mondiales et appelle la Chine et l’UE à forger une nouvelle alliance. «De grandes transformations géopolitiques sont déjà en cours», observe-t-il.

Le Temps: Dans la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, sommes-nous arrivés à un point de non-retour?

David Baverez: Les conséquences de la guerre des tarifs douaniers seront limitées. L’excédent commercial en faveur de la Chine n’est qu’un exercice comptable. L’iPhone, par exemple, est certes fabriqué en Chine puis exporté, mais la valeur ajoutée à hauteur de 93% revient à Apple, qui est une entreprise américaine. S’il ne s’agissait que d’excédent commercial, Pékin se dirait prêt à augmenter ses importations des Etats-Unis.

Sans une alliance avec la Chine, l’Europe sera encore plus marginalisée

David Baverez

Quel est l’enjeu alors?

Le président Trump a lancé une guerre de technologies contre la Chine. Les Etats-Unis découvrent, comme par surprise, l’émergence d’une nouvelle puissance. Ils réalisent surtout qu’ils en sont dépendants. Dès lors, l’objectif est de stopper cette montée en puissance.

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Les Etats-Unis réussiront à coup sûr, non?

Oui, et je vous donne un exemple: prise dans les mailles des réglementations américaines, l’entreprise chinoise ZTE a accepté d’accueillir des inspecteurs américains qui rédigent un rapport de compliance chaque mois et à ses frais. Sinon, elle n’aurait plus le droit d’acheter les indispensables microprocesseurs aux Etats-Unis.

Qu’en est-il des relations Etats-Unis-UE?

Le président Trump vient de qualifier les Européens d’ennemis. Il ne nous a pas épargnés dans la guerre de l’acier et de l’aluminium. Et nous menace par rapport à l’automobile. Nous vivons une ère de transformation géopolitique historique. En 1890, il n’y avait aucune confiance entre les Etats-Unis et l’Europe. Un siècle plus tard, les deux étaient de solides alliés. On peut imaginer que cette alliance se modifie au bout des cent prochaines années.

C’est-à-dire?

Il ne faut pas être prisonnier du passé. Construisons l’Eurasie d’urgence. L’UE et la Chine sont complémentaires. Cette dernière souffre d’un manque de productivité tant du travail que du capital. Nous pouvons lui apporter notre savoir-faire, notre savoir-vivre, la discipline. Sans une alliance avec la Chine, l’Europe sera encore plus marginalisée.

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S’allier avec la dictature chinoise?

La Chine est une «démocrature». Elle n’a pas le même système politique que nous, mais les dirigeants sont sous forte pression des réseaux sociaux. La classe moyenne montante impose sa volonté par le biais de la consommation. En Europe, les dirigeants sont élus pour cinq ans. En France, François Hollande est resté président alors même qu’on s’est rendu compte de son incompétence dès les quinze premiers jours de son mandat. En Chine, vous êtes incompétent, vous disparaissez. Les dirigeants chinois sont vieux, mais leur politique est tournée vers les jeunes. En Europe, nos vieux dirigeants doivent s’occuper d’une population vieillissante.

Il est déplacé de dire que les Chinois font main basse sur l’Europe. La Chine représente 20% des échanges mondiaux, mais ses investissements en Europe ne sont que de 2% des flux des capitaux

David Baverez

Vous préconisez une alliance avec la Chine, alors que vous dites vous-même qu’à travers les nouvelles routes de la soie, Pékin a de facto annexé près de la moitié de la planète…

Depuis deux ans, la Chine a investi 10 milliards de dollars dans la réhabilitation de cette route historique et établi une zone d’influence sur une grande partie de la planète, allant de l’Asie à l’Afrique, en passant par la Turquie et l’Iran.

Comment travailler avec la Chine, alors que l’UE érige des barrières aux investissements chinois?

C’est une erreur. Nous avons besoin d’investissements pour sauver nos entreprises malades. Vendons-les à des prix élevés. Du reste, il est déplacé de dire que les Chinois font main basse sur l’Europe. La Chine représente 20% des échanges mondiaux, mais ses investissements en Europe ne sont que de 2% des flux des capitaux. Bien entendu, s’ils investissent chez nous, la réciprocité devra être une condition.

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Mais les Etats-Unis sont tout de même nos alliés historiques, qui partagent les mêmes valeurs politiques, économiques et culturelles…

Les Etats-Unis et l’UE évoluent dans deux directions diamétralement opposées. L’Europe est ouverte au monde; les Etats-Unis se replient. Les Européens respectent les lois; le président américain détricote les lois votées par ses prédécesseurs. En réalité, les Européens ne veulent plus des Etats-Unis. Le nombre de jeunes Européens inscrits dans les universités américaines ne cesse de baisser. Le divorce n’a pas commencé avec Donald Trump. Le nationalisme gagne du terrain depuis des années.

En quoi cette hypothétique Eurasie peut-elle contrer les Etats-Unis?

L’UE et la Chine disposent de presque toutes les technologies: high-tech, environnement, économie d’énergie, mobilité. Ce sont les secteurs d’avenir.

La Chine est-elle en position de force par rapport à l’Europe?

Non. Son économie ralentit. La dévaluation du yuan a porté un coup dur à sa réserve de devises. Le robinet de crédit se ferme. Nous devons parler «dur» avec nos interlocuteurs chinois. C’est la seule façon de gagner leur respect.

Par où commencer la construction de cette alliance?

Que les Européens aillent visiter la Chine et se rendent compte du potentiel de l’Empire du Milieu. Eux, ils viennent chez nous depuis trente ans.

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