Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Le négoce de matières premières, encore un secteur sujet à de fortes variations de prix, de pertes de cargaison et des chaînes de valeur compliquées.
© Karl Schoemaker - Work At Play

Matières premières

Face aux taux négatifs, le retour à l'économie physique

Les caisses de pension pourraient compenser le désengagement des banques dans le financement de matières premières, selon une étude. Mais les institutionnels continuent à voir ce secteur d’un mauvais œil

Les caisses de pension vont-elles compenser le désengagement des banques dans le financement de matières premières? C’est ce qu’anticipe le livre blanc du cabinet d’études américain Greenwich Associates. Le retrait partiel des banques internationales, en raison des nouvelles régulations sur les réserves de capital Bâle III, représente de nouvelles opportunités pour les investisseurs institutionnels européens comme les fonds de pension et les fonds d’assurance, écrit le groupe singapourien EFA, qui a commandité l’étude.

Or ce gestionnaire d’actifs indépendant, qui dispose d’une filiale genevoise, est justement spécialisé dans le financement de matières premières. Il propose aux institutionnels – qui représentent 60% de ses avoirs – d’investir dans les flux physiques à travers différents fonds structurés.

«Du point de vue des emprunteurs, nous sommes plus flexibles que les banques et sommes également en mesure de leur proposer des solutions sur-mesure. Cela permet aussi à ces acteurs de diversifier leurs sources de financement», soutient Gerry Afentakis, responsable développement stratégique d’EFA Group qui gère 1,2 milliard de dollars, dont 900 millions dans le financement de matières premières.

Deux fois le PIB suisse

Les besoins semblent réels. La Banque asiatique de développement (ADB) estime le déficit de financement du commerce international à 1600 milliards de dollars, soit deux fois le PIB de la Suisse. La faute au désinvestissement des établissements financiers après la crise de 2009 et à la vague de régulation bancaire: les Accords de Bâle III, déjà mentionnés, mais également la réforme du marché financier américain (loi Dodd-Frank) ou le règlement européen sur les produits dérivés en 2012 (EMIR).

Greenwich Associates y voit pourtant une opportunité. Pour le cabinet, ce durcissement des règles pourrait avoir l’effet contraire sur les institutionnels. «La maturation de la finance de matières premières la convertira en classe d’actifs auprès des institutions du monde entier», écrit le cabinet qui a interrogé 56 dirigeants d’institutions (caisses de pension, assurances, banques, fondations et même églises).

Classe d'actifs stable

Pour le cabinet, les points soulignés par les institutionnels – croissance stable des actifs, croissance à long terme, liquidités – correspondent parfaitement au secteur. «Même au pic de la crise financière, cette classe d’actifs n’a pas enregistré un seul mois de retours négatifs», écrit le directeur général du groupe, François Dotta, dans un communiqué.

D’autant que, dans un environnement de taux d’intérêt faibles ou négatifs, un retour sur investissement de 3,5 à 5%, tel que revendiqué par EFA Group, peut paraître attractif pour diversifier un portefeuille. Pour Greenwich Associates, le marché existe déjà et les investissements institutionnels augmenteront, dans les années à venir, de manière constante, jusqu’à représenter une part importante de leurs actifs.

Les caisses de pension boudent

En Suisse, la situation est pourtant contrastée. Les caisses de pension, cadrées par l’ordonnance OPP2, n’allouent pas plus de 8% de leurs fonds à des «investissements alternatifs», souligne Serge Ledermann, expert financier et consultant indépendant. Parmi eux, les matières premières mais aussi les hedge funds ou le capital «privé» (Private Equity, Private Lending, infrastructure notamment). La loi leur permettrait pourtant d’investir jusqu’à 15%, voire plus si justification.

La complexité du secteur mais aussi sa réputation expliquent ces réserves. «Les produits agricoles sont par exemple très critiqués par certains conseils de fondation car il est considéré que les acteurs financiers dans ce secteur génèrent des variations de prix qui nuisent aux consommateurs, exemplifie Serge Ledermann. Sans parler du fait que ces investissements ont souvent lieu dans des régions instables ou les dirigeants n’ont pas toujours été élus démocratiquement.»

Risque réputationnel

Les entreprises de négoce de matières premières se retrouvent régulièrement sur le banc des accusés pour des affaires en lien avec des contaminations (sols miniers ou eau) ou de corruption, comme les récentes affaires d’Addax et de Gunvor l’attestent. Les deux entreprises sont accusées d’avoir versé des pots-de-vin à des officiels pour se voir attribuer des mandats d’exploitation des ressources naturelles. Une accusation contestée par Gunvor.

Conséquence: sous la pression des assurés, les caisses de pension édictent des règlements de placements qui excluent les investissements dans les activités en lien avec l’extraction, le commerce ou le transport de matières premières. «Un nombre important de caisses de pension ont une approche très restrictive en la matière», confirme l’ancien directeur général adjoint de Retraites Populaires avant d’évoquer d’autres possibilités de financement à la rentabilité similaire comme la dette d’entreprise high yield ou les prêts titrisés.

Une tendance confirmée par les auteurs de l’étude. Sur les 56 institutions interrogées, seuls 5% ont déjà investi dans cette classe d’actifs et 30% n’en avaient jamais entendu parler avant d’être interrogées par Greenwich Associates. Plus marqué encore: 70% d’entre elles mentionnent des contraintes réglementaires et 50% des exigences internes restrictives en matière de responsabilité sociale, environnementale et de gouvernance des entreprises (RSE).

Des effets sur l’économie réelle

Des contraintes qui pourraient disparaître progressivement. EFA Group espère convaincre les institutionnels. «Nous parlons d’investissements dans l’économie réelle avec des effets directs sur les petites et moyennes entreprises, mesurables en termes d’emplois ou de création de richesse», entonne Gerry Afentakis qui admet l’impact négatif en termes d’image de la crise alimentaire de 2009.

Le négoce de matières premières reste pourtant un secteur sujet à de fortes variations de prix, de pertes de cargaison et des chaînes de valeur compliquées. Les caisses de pensions n’ont pas les outils pour comprendre un tel secteur, estime un juriste d’une banque genevoise active dans le trade finance. «Ils n’ont pas les moyens de faire l’analyse financière des clients ou de comprendre les produits qui leur sont proposés. Il leur faudrait une quinzaine de départements en plus», rigole-t-il.

Gerry Afentakis s’en remet aux résultats du groupe, évoquant un taux de défaut inférieur à 1%. «Nous finançons des matières qui existent et qui servent toujours à garantir les prêts.» Car, pour EFA Group, l’exercice de communication doit aussi servir à «mieux positionner» l’ensemble de l’industrie du négoce.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo economie

«Nous tirons parti de la lumière pour améliorer le bien-être des gens»

Candidate au prix SUD de la start-up durable organisé par «Le Temps», la société Oculight est une spin-off de l’EPFL qui propose des aides à la décision dans l’architecture et la construction, aménagement des façades, ouvertures en toitures, choix du mobilier, aménagement des pièces, pour une utilisation intelligente de la lumière naturelle. Interview de sa cofondatrice Marilyne Andersen

«Nous tirons parti de la lumière pour améliorer le bien-être des gens»

n/a
© Gabioud Simon (gam)