Journalisme

Face aux turbulences, les médias adoptent la «stratégie du manteau»

Les groupes de presse privés dégagent de modestes bénéfices, investissent toujours davantage dans le numérique et regroupent de plus en plus leurs forces rédactionnelles

Le marché suisse est «concentré comme un sirop». Le chroniqueur Kurt Zimmermann (Weltwoche) fait les comptes: il ne reste que cinq rédacteurs en chef pour diriger les principaux quotidiens alémaniques. Et encore, l’un d’entre eux, Markus Somm (Basler Zeitung) s’apprêterait à sortir de cette liste, tant les rumeurs de vente du quotidien bâlois proche de Christoph Blocher se multiplient.

Il est vrai que le journal, malgré la chute des abonnés, présenterait un bénéfice de 4,5 millions de francs après une profonde restructuration (vente de l’imprimerie, sortie de l’édition de livres, réduction massive de la rédaction) et que le moment serait idéal pour le vendre.

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Baisse des coûts et investissements numériques

D’une manière générale, les groupes de presse privés se portent relativement bien au terme d’un exercice 2017 pourtant marqué par un recul de 11% de la publicité pour les médias imprimés (21%, pour la presse dominicale).

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Les mesures d’économies portent leurs fruits et les investissements numériques dégagent des bénéfices en nette progression. Sur quatre ans, le recul de la pub «print» atteint maintenant 37% pour la branche, a déclaré Christoph Tonini, président de Tamedia, lors de la présentation des comptes de son groupe.

«Stratégie du manteau»

Les lecteurs sont de moins en moins attirés par l’imprimé. Selon l’enquête Remp (MACH BASIC), en 4 ans le lectorat «print» a diminué de 26% pour Le Matin, 17% pour la Basler Zeitung, 14% pour la NZZ et 20 Minuten, alors qu’il a augmenté de 2% pour Le Temps et La Liberté.

Face au besoin de réduire les coûts, les partenariats rédactionnels se multiplient. Ladite «stratégie du manteau» consiste à conserver les équipes de rédaction pour les informations locales et à mettre en commun les ressources (Mantelredaktion), pour les rubriques de politique suisse, internationale, sport et économie. C’est notamment ce que vient de faire Tamedia en Suisse romande.

Mise en commun des journaux régionaux

C’est aussi le cas chez AZ Medien. Le groupe argovien est en train de mettre en commun ses journaux régionaux et ceux du groupe NZZ (en dehors du journal zurichois de référence). Ainsi pour 19 journaux alémaniques de cette nouvelle entité, seuls les cahiers locaux devraient se distinguer les uns des autres.

En 2016 (derniers chiffres publiés), le groupe de Peter Wanner, qui employait 1037 employés (-2,8%), a enregistré 2,5 millions de francs de bénéfice, malgré un effritement de 4,4% du chiffre d’affaires. AZ Medien est extrêmement dépendant des journaux (51% de ses revenus), davantage en tout cas que les médias électroniques (15%), l’imprimerie (21%) et surtout le numérique (2%).

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Tamedia, grand en Suisse, petit en Europe

Tamedia, quatre fois plus grand que AZ Medien, a publié un bénéfice net de 170,2 millions de francs (+39,1%) et une marge d’exploitation de 18,6% (11,3%). Le groupe est le plus grand du pays avec 3400 employés et un chiffre d’affaires de 974 millions de francs (-3%), contre 844 millions pour Ringier Suisse (2016).

Le groupe de Pietro Supino est en profonde transformation. Il vient de lancer une offre d’acquisition de plus de 200 millions de francs pour Goldbach Media, une autre société cotée en bourse et spécialisée dans la publicité TV, radio et numérique. Le but est de consolider leur position respective dans la publicité et faire face à Admeira, la plus grande régie de Suisse, fondée en 2016, par Ringier, la SSR et Swisscom.

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Mais la taille du géant suisse Tamedia reste modeste, par rapport au premier groupe allemand, Axel Springer (copropriétaire du Temps, avec Ringier). Son chiffre d’affaires atteint 3,8 milliards d’euros (+8,3%), soit presque quatre fois celui de Tamedia, et son bénéfice net 378 millions d’euros.

Bénéfice des plateformes électroniques

Les structures sont également distinctes entre les leaders allemand et suisse. Axel Springer enregistre 71,5% des revenus dans le numérique ainsi que 80% de son bénéfice d’exploitation (EBITDA). L’offre numérique de Tamedia représente 37% du chiffre d’affaires et 51,2% du bénéfice d’exploitation (EBIT). Il en ressort que les plateformes électroniques dégagent 59 millions de bénéfice, soit davantage que les «médias payants» (54 millions) et les médias dits pour pendulaires (48 millions).

Dans sa division des «médias payants», nouvellement créée pour regrouper les journaux régionaux, la marge est très inférieure à la moyenne puisqu’elle s’élève à 13,7% (EBITDA), soit la moitié de celle du groupe (25,2%) pour un chiffre d’affaires en baisse de 5,7%, à 603,8 millions de francs.

La NZZ pas insensible aux tendances

Ringier, qui emploie 7300 collaborateurs pour 1,05 milliard de francs de chiffre d’affaires, a pour sa part annoncé que Marc Walder, 52 ans, président de la direction (et président du conseil d’administration du Temps) prenait 10% des parts de l’entreprise et qu’il devenait le successeur désigné de Michael Ringier. Le groupe, qui dispose de places de marché comme jobs.ch et anibis.ch, a présenté un bénéfice net de 22,8 millions en 2016 – les résultats 2017 seront publiés le 11 avril. Il profite aussi de ses investissements numériques (38% du chiffre d’affaires 2016 et 62% du bénéfice d’exploitation).

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Le groupe NZZ se contente d’un bénéfice net de 28,6 millions (23,8 millions). La «vieille tante», qui emploie 1626 collaborateurs, n’est pas insensible aux tendances générales. Elle subit une baisse de 12% de la publicité sur le marché «print» et progresse de 11% dans ses revenus «online». Son chiffre d’affaires a reculé de 3,7% à 428 millions de francs.

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