Si les ventes se poursuivent, un million de personnes se retrouveront dans la misère. Le message transmis la semaine dernière à Londres par une délégation sud-africaine est pressant. Le président de la Chambre des mines sud-africaines, Bobby Godsell, et le patron du syndicat national des mineurs, James Motlatsi, ont demandé à la Banque d'Angleterre de renoncer à ses ventes d'or.

Il y a dix jours, les premières enchères ont poussé les cours en dessous de 260 dollars l'once. Pour cause d'urgence, le lobbying de Pretoria s'est concentré pour l'instant sur la Grande-Bretagne. Mais il faudra également être convaincant auprès du Fonds monétaire international (FMI) et de ses pays membres. L'institution internationale envisage de vendre jusqu'à 10% de ses réserves d'or pour financer l'effacement de 70 milliards de dollars des dettes de 41 pays pauvres.

Ce n'est pas tout. La Suisse veut vendre 1300 tonnes d'or ces prochaines années, soit la moitié de ses réserves. Rapidement, une nouvelle délégation emmenée par le ministre des Mines et de l'Energie devrait effectuer un périple européen, en s'arrêtant notamment à Berne.

Cette visite était prévue pour la fin de la semaine dernière, mais Pretoria l'a retardée afin de consulter plusieurs pays africains producteurs d'or et adopter une position commune. Outre la question des ventes massives, il s'agit aussi de convaincre banquiers et milieux d'affaires que le métal jaune a encore un avenir. La demande sur le marché indien et en Asie du Sud-Est n'est-elle pas en augmentation?

En Afrique du Sud, les 15 tonnes d'or vendues à Londres ont eu un effet immédiat: une de ses plus anciennes compagnies, la East Rand Proprietary Mines (ERPM), a fermé boutique. Elle employait 5000 mineurs. Dans les mois à venir, plusieurs dizaines de milliers d'emplois sont directement menacés. L'année dernière, le secteur minier a été fragilisé par la chute du rand face au dollar, qui a dopé les taux d'intérêt. Au moment où cet étau se desserre quelque peu, la chute des cours de l'or est impossible à encaisser sans dégâts. Depuis 1987, 350 000 mineurs ont rejoint les rangs des sans-emploi. L'Union nationale des mineurs estime que le salaire d'un mineur fait vivre entre six et huit personnes. L'assistance sociale que peut apporter l'Etat à ces pionniers de l'industrialisation du pays est largement insuffisante. Etant donné la spécificité du travail à la mine, les syndicats déplorent la difficulté qu'ont les mineurs congédiés à trouver un autre travail. L'aide au recyclage est encore très modeste.

Bien que l'or ne soit plus depuis des années le pilier de l'économie sud-africaine, il reste la plus grande source de devises et un des plus gros employeurs. Au Lesotho et au Swaziland, près de la moitié des hommes en âge de travailler sont employés dans les mines sud-africaines. L'économie de ces deux pays ne peut se passer de l'injection de leurs salaires. Ce secteur d'activité est également essentiel pour 30 des 41 pays concernés par l'initiative du FMI pour les pays pauvres hautement endettés (HIPC). Le Conseil mondial de l'or estime que les pertes engendrées par la baisse des cours excéderont les bénéfices retirés de la suppression partielle de la dette. «Nous ne croyons pas en l'opportunité de résoudre un problème en en créant un autre, estimait ces derniers jours le président sud-africain Thabo Mbeki. Nos efforts pour consolider notre croissance et nos capacités de développement sont sapés.»

Une étude réalisée par le Conseil mondial de l'or pour le sommet du G8, qui s'est tenu en juin à Cologne, prévoit que la vente du FMI générera un revenu annuel de 120 millions de dollars (aux prix de la mi-mai), alors que les recettes d'exportation des pays pauvres affectés diminueront de 60 millions de dollars (si le cours ne baisse que de 10 dollars). A 280 dollars l'once, les rentrées pour les 30 pays HIPC étaient prévues à 1,66 milliard de dollars pour l'année prochaine. Plus optimistes, les consultants de Pricewaterhouse Coopers prévoient une remontée des cours de 10% ces deux prochaines années, et de 10% encore les trois suivantes. Mais les économies concernées n'auront-elles pas déjà cessé de respirer?

Au Ghana, le métal jaune couvre 97% du service de la dette, 48% en Ouganda et 45% au Zimbabwe. Le Mali, le Burkina-Faso et l'Ethiopie sont également très dépendants. Dans beaucoup de cas, l'industrie de l'or a permis aux pays d'améliorer leurs performances économiques, ce qui les a qualifiés pour l'initiative HIPC.

Dans cette controverse, les pays en développement pourraient obtenir l'appui des Américains qui sont également de gros producteurs d'or. Le président Clinton a clairement indiqué que la décision doit être prise au Congrès. Une bonne partie des républicains ne voient jamais d'un très bon œil les initiatives du FMI.

Quant aux démocrates, pourtant en faveur d'un plan de désendettement pour les pays pauvres, ils ne sont pas insensibles aux griefs avancés par le Nevada ou le Dakota du Sud, deux Etats producteurs d'or. Au FMI, les Etats-Unis détiennent 17% de la force de vote. Ils peuvent donc opposer un veto à une initiative qui requiert une majorité de 85% pour passer la rampe.