Commerce de détail

La face cachée de Lidl et d’Aldi

Côté pile, les deux magasins ont été les premiers à relever leurs minima salariaux, à 4000 francs et plus. Revers de la médaille: si elles paient mieux, les deux enseignes exigent aussi plus de leurs collaborateurs. Des employés décrivent un travail astreignant, pas totalement compensé par l’effort salarial du groupe

Lidl et Aldi paient mieux, mais exigent plus

Commerces Côté pile, les deux magasins ont été les premiers à relever leurs minima salariaux

Côté face, des employés décrivent un travail astreignant, pas toujours compensé par l’effort salarial

Aldi et Lidl sont-ils les champions du salaire minimum dans la vente en Suisse? Fin 2013, les deux hard discounters ont, à tour de rôle et à la surprise générale, réévalué leur barème d’entrée (respectivement à 4200 et 4000 francs). «Dans les régions où le coût de la vie est plus élevé, le seuil est de 4694 francs», précise encore une porte-parole d’Aldi, qui totalise en Suisse – avec son concurrent direct – près de 4600 emplois pour plus de 250 magasins.

Les syndicats le leur concèdent: les deux enseignes d’origine allemande ont fait œuvre de pionnières. «Elles ont réalisé un prodigieux coup marketing», reconnaît Joël Varone, secrétaire syndical d’Unia Genève. «Mais c’est au lancement de notre initiative sur le salaire minimum à 4000 francs que l’on doit ces évolutions.» Bata ou, plus récemment lundi, H&M leur ont emboîté le pas, fixant leurs planchers salariaux helvétiques à 4000 francs. C’est l’effet Lidl et Aldi: obtenir une certaine estime syndicale tout en gagnant le respect du public. Exit l’image d’entreprise à bas salaires? «Il ne faut toutefois pas se faire d’illusions», prévient Muriel Chenaux Mesnier, responsable des accords dans le commerce de détail romand chez Unia. «Les conditions de travail chez Lidl et Aldi – et dans le commerce de détail en général – sont loin d’être optimales.»

Si les deux casseurs de prix ont relevé le traitement de leurs salariés sans formation, qu’en est-il de la réalité sur le terrain helvétique? Paloma*, 32 ans, travaille pour Lidl dans un canton romand. «C’est comme chez Denner, on bosse dur», témoigne celle qui n’a pour autant «jamais considéré être mal payée». A son arrivée dans le magasin, la jeune femme gagnait, pour un 70%, moins de 3000 francs par mois. «Si les salaires sont maintenant plus élevés, les gens ne sont pas plus heureux, poursuit-elle. Moi qui suis à temps partiel, je travaille parfois à plus de 100%, sans compensation, et sans que l’on augmente mon taux d’occupation alors que le besoin d’un temps complet est avéré.» Inconvénient supplémentaire: en cas de maladie, d’accident ou de grossesse, l’assurance ne versera que l’équivalent salarial contractuel.

Aucun syndicat contacté n’a donné signe de vouloir tirer à boulets rouges contre Lidl ou Aldi. La raison: les pratiques contestées (généralisation des temps partiels, extension des horaires, etc.) n’ont pas été importées en Suisse par ces enseignes étrangères. «Les autres acteurs de la branche – Coop, Manor ou Migros – font pareil, voire pire», résume Joël Varone. Toutefois, un signe particulier des deux hard discounters: l’opacité. «On peine à entrer en contact avec leurs salariés», indique le syndicaliste.

Preuve de cette prudence extrême dans la communication: les services de presse d’Aldi nous ont contactés mercredi pour nous signifier leur souhait de pouvoir se défendre contre, selon leurs informations, certains de leurs collaborateurs ou ex-salariés cherchant à les critiquer dans les journaux. Comme tous ses ex-collègues, Borislav* avait pour consigne stricte de ne pas approcher les médias. «On m’a renvoyé au motif que j’étais trop intellectuel et pas assez manuel», dénonce-t-il en ne tenant pas directement l’enseigne pour responsable de son amertume, mais plutôt son ancien gérant genevois. Lorsqu’il était encore en poste, l’employé dit avoir «souvent pleuré» en raison d’inventaires que son chef – qui obligeait par ailleurs ses subordonnés à demander la permission avant d’aller aux toilettes – lui demandait d’effectuer jusqu’à minuit, ou encore de nettoyages d’étals et de toilettes au-delà des horaires d’ouverture, sans oublier les dépannages durant ses congés.

Réponse d’Aldi, qui réfute toute accusation de travail au-delà des normes légales admises: «En effet, des collaborateurs sont parfois amenés à nettoyer […]. Nous privilégions cette diversification des activités, pour éviter la monotonie.»

Marguerite Bouget, secrétaire syndical de Syna Genève, observe aujourd’hui chez Lidl et Aldi des «volumes d’activités importants et physiquement exigeants», doublés d’une «polyvalence extrême» (commandes, achalandage des rayons, conseil client, présence en caisse, etc.), sans oublier des «effectifs très serrés», dans un contexte où il «faut être constamment efficient» et où la «surveillance est permanente». «On fait rarement carrière chez Aldi ou Lidl, relève-t-elle. Ces deux enseignes, qui travaillent à flux tendus, exigent une disponibilité totale de leurs collaborateurs.»

Et sa consœur du SIT Genève, Emmanuelle Joz-Roland, de renchérir: «Les marges de manœuvre étant extrêmement faibles, les employés sont plus soumis à l’arbitraire total de leur supérieur direct.» Bilan: le taux de rotation y est plus important que dans les grandes enseignes, estiment plusieurs syndicalistes. Toutefois, relativisent nos interlocuteurs, «Lidl [signataire d’une convention-cadre depuis 2013, mise en place d’une ligne d’appel pour recueillir les doléances des salariés, ndlr] propose davantage de contrats fixes qu’Aldi, et des taux d’occupation plus élevés». Chez la deuxième enseigne, 69% des employés travaillent à temps partiel. La moyenne nationale avoisine les 40% (pour environ 360 000 salariés, dont 65% de personnel féminin). Explication: «L’absence de temps complet permet plus facilement des mesures d’ajustement et d’horaires négatifs ou positifs, soit moins de 42 heures hebdomadaires les mois creux, payées normalement, mais compensées par des semaines à parfois plus de 45 heures, lors de pics d’activité comme en fin d’année», explique Emmanuelle Joz-Roland.

Si les deux hard discounters rémunèrent mieux qu’avant, ils se défendent de «demander plus en matière de temps de travail» que la concurrence. Cette dernière, mais aussi les autres corps de métier, tolère mal cette surenchère salariale. A tel point que le patron de Migros, Herbert Bolliger – réfractaire à l’idée d’un revenu mensuel minimum à 4000 francs –, avait invité le mois dernier, dans la Berner Zeitung, les mécontents à changer d’emploi.

* Prénoms d’emprunt.

Les syndicats peinent à entrer en contact avec les collaborateurs des «hard discounters»

«Quand je paie un employé 30% de plus, j’ai une performance deux fois meilleure»

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