Quatre ou cinq ans de démêlés avec la justice. Voilà ce que prévoyait, fin mars, Brad

Smith, directeur juridique de Microsoft. Habitué des salles de tribunal, le numéro un mondial des logiciels prévenait ce printemps de son intention de faire durer au maximum le conflit qui l'oppose à l'Union européenne (UE). Parole tenue. Hier, Microsoft a présenté des arguments déjà maintes fois entendus pour jouer la montre face à la Cour européenne de justice (CEJ) à Luxembourg.

Condamné le 24 mars 2004 à une amende de 626 millions de francs par la Commission européenne pour abus de position dominante, la firme de Bill Gates s'était certes rapidement acquittée de ce montant – une paille comparé à ses 60,6 milliards de dollars en cash et en investissements à court terme. Mais l'éditeur s'était vivement opposé aux deux mesures décidées par Bruxelles. La première lui ordonnait de livrer une version de Windows sans le logiciel Media Player, afin de ne pas étouffer la concurrence sur le marché des lecteurs multimédias. La seconde l'obligeait à divulguer des informations jugées nécessaires au bon dialogue de Windows avec les serveurs de sociétés concurrentes. Exclu, rétorquait Microsoft le 24 mars, qui déposait immédiatement deux recours, le premier demandant l'annulation de ces deux mesures, le deuxième leur suspension – c'est ce second volet qui est débattu devant la CEJ jusqu'à ce soir, voire demain.

Pour Microsoft, le but est surtout d'empêcher que Windows soit commercialisé sans Media Player dans l'UE. En mars, la firme de Bill Gates affirmait que cette suppression était tout simplement impossible, sous peine de rendre Windows instable. Et ce alors même que RealNetworks, qui distribue le logiciel concurrent Real Player, affirmait qu'il avait réussi une telle opération. Hier, Microsoft a réitéré ses propos, qui prennent aujourd'hui une résonance nouvelle. Il y a moins d'un mois (LT du 3 septembre), l'éditeur présentait une version test de son magasin de musique en ligne, un site directement accessible par la version 10 de son Media Player, lancée simultanément. Pour Microsoft, ne plus pouvoir coupler Windows à ce logiciel risquerait non seulement de l'empêcher de rattraper son retard sur l'iTunes Music Store d'Apple, mais favoriserait des concurrents tel Real Networks, qui ont lancé leur propre magasin de musique.

Longhorn dans le viseur

Microsoft manque aussi cruellement d'arguments de poids concernant le dossier des informations à divulguer à propos de serveurs. Hier, Ian Forrester, avocat de l'éditeur, a affirmé à Luxembourg que s'il devait donner davantage d'informations, il serait obligé de «permettre aux autres de faire de la contrefaçon». Et d'ajouter que «les employés (des concurrents) ne pourront pas effacer les informations partagées de leur mémoire. Une fois la porte ouverte, on ne pourra plus la fermer.»

Réfutés avec vigueur par les éditeurs qui ont attaqué Microsoft – qui craignent sans doute avec raison qu'une application dans trois, voire quatre ans des sanctions contre la firme de Bill Gates ne les rende inefficaces –, ces arguments relativement vagues visent plus globalement un double objectif. D'abord, faire en sorte que Longhorn, la future version de Windows à paraître en 2006, soit bridée le moins possible et puisse inclure un maximum de fonctionnalités (recherche sur le Web, création et gestion de fichiers multimédias, etc.). Et ce afin, une nouvelle fois, de prendre une longueur d'avance sur les éditeurs concurrents. La firme de Bill Gates a déjà commencé: sa récente mise à jour de Windows XP (LT du 23 août) inclut par exemple un pare-feu. Enfin, Microsoft veut garder une marge de manœuvre importante sur son prochain terrain de bataille, celui des logiciels pour téléphones mobiles.

L'éditeur gagnera-t-il son pari? Les audiences se poursuivront jusqu'à aujourd'hui, voire demain.