Les Britanniques voteront-ils un jour sur l'adhésion à l'euro? Si la réponse à cette question doit être affirmative (et le paradoxe veut que la population, opposée à la monnaie unique, pense que la Grande-Bretagne aura rejoint l'eurozone en 2010), ce jour ne viendra sans doute pas cette année. Et ce même si les fameux «tests économiques», dont l'évaluation doit être arrêtée en juin prochain, sont concluants. Face à une opinion publique toujours aussi réticente, à une presse carrément hostile et, fait nouveau, à un monde des affaires de plus en plus sceptique, Tony Blair serait en train de renoncer à sa promesse, et de repousser encore une échéance qu'il juge pourtant «cruciale» pour «le destin» du Royaume-Uni – et le sien.

Dernière contrariété aux desseins européens du premier ministre, un sondage publié lundi par le Financial Times montre que 50% des plus grands patrons britanniques «ne soutiennent pas le principe d'une participation britannique» à la monnaie unique, contre 42% qui sont d'un avis favorable. C'est la première fois depuis 1997, date de l'arrivée au pouvoir de Tony Blair et de son gouvernement ouvertement pro-européen, que les grands capitaines de l'industrie britannique retournent leur veste dans le débat sur l'euro. Il y a six ans, 70% d'entre eux étaient pour une adhésion. Ce dernier revers de fortune pour les partisans de la monnaie unique est significatif, parce que les grandes entreprises étaient jusqu'ici perçues comme la voix la plus crédible en faveur d'une adhésion rapide de la Grande-Bretagne, en raison des incertitudes liées à force de la livre sterling – son récent affaiblissement ne suffit pas à créer un taux de change «idéal» pour une adhésion.

Le sondage réalisé auprès de 164 des 500 patrons des plus grosses capitalisations britanniques montre encore que 23% d'entre eux sont «totalement opposés» à une participation, alors que 21% y sont «fortement en faveur». Mais ce coup de sonde confirme une autre étude, publiée la semaine dernière par les chambres de commerce britanniques: sur un millier de leurs membres, près de la moitié (49%) estime que le gouvernement devrait «attendre et voir comment l'euro se développe» avant de prendre une décision, et ce pas avant un moratoire de deux ans. S'ils ne sont que 35% à vouloir une adhésion «dès que pratiquement possible», 13% seulement repoussent toute idée d'entrer dans l'euro.

La population campe

sur ses positions

Alors que tout le monde s'attendait, après la victoire fleuve des travaillistes aux élections de 2001, puis l'introduction effective des billets et des pièces dans la zone euro, que la cote de la monnaie unique grimpe auprès des Britanniques sous l'impulsion d'un gouvernement résolu, c'est le contraire qui s'est produit. Indécis, tiraillé entre les ambitions européennes de son premier ministre et la prudence de son ministre des Finances, le cabinet de Tony Blair n'a rien pu faire contre le scepticisme grandissant des milieux économiques. Même la presse europhile, les Financial Times, Guardian ou Independent, a rejoint les rangs des circonspects, à des degrés divers. Et le reste des journaux, en particulier les populaires tabloïds, est demeuré très hostile à l'euro.

Résultat, la population campe sur ses positions, comme l'indique un «sondage des sondages» publié lundi par le FT: environ 60% contre, 30% pour, et 10% d'indécis. Fait curieux, les Britanniques sont de plus en plus nombreux à être persuadés que leur pays rejoindra la zone euro d'ici à 2010: de moins de 40% à le penser en 1997, ils sont désormais près de 80% à en être convaincus!

Cette attitude schizophrénique, mais surtout l'hostilité grandissante du patronat auraient déjà incité Tony Blair à renier sa promesse et à faire une croix sur tout rendez-vous avec l'euro en 2003, affirmait lundi The Independent. L'idée, selon un aide de camp non identifié du premier ministre, serait de «laisser du temps au temps» entre l'évaluation des tests et l'organisation d'un référendum. Les partisans de l'euro ont déjà dénoncé l'attentisme du gouvernement.

Secrétaire d'Etat à l'Europe, Denis MacShane confirmait implicitement l'hypothèse, voici quelques jours: «La Grande-Bretagne est le seul pays européen où l'opposition et l'ensemble de la presse sont hostiles à l'euro. Tant que c'est le cas, il est difficile de renverser la tendance.» Le ministre estime que l'Europe continentale doit réduire son chômage et améliorer sa croissance pour que la Grande-Bretagne ait envie de la rejoindre sur le plan monétaire.