«Swisscom se vante d’avoir le meilleur réseau et qu’à Nouvel An son réseau a tenu avec des millions de SMS envoyés. Pourquoi, lors d’une panne, l’opérateur ne peut pas juste nous envoyer un SMS? Bref, je ne suis pas content d’être une vache exploitée et qu’en plus on se moque de nous…». Voici, en substance, le commentaire d’un internaute publié sur un site web spécialisé après la panne majeure de réseau mardi dernier. Il résume le sentiment de nombreux clients de Swisscom. A première vue, l’opérateur a montré de sérieuses faiblesses mardi: un réseau fragile, une communication légère.

Mais ce n’est qu’illusion: sans faire de vagues, l’opérateur ne cesse, année après année, de renforcer sa puissance sur le marché suisse. Seul Swisscom pouvait, juste avant l’incident de mardi, lancer une campagne marketing de plusieurs centaines de milliers de francs pour vanter la qualité de son réseau mobile. Sunrise et Orange n’ont ni le budget publicitaire pour régater, ni une qualité de réseau similaire à mettre en avant.

Télévision: «Des pratiques de discounter»

A lui seul, le marché de la télévision illustre la puissance de l’opérateur historique. «Imaginez-vous: il offre les quatre premiers mois d’abonnement, un enregistreur et il propose du leasing sur des téléviseurs qu’il subventionne… Swisscom donne une image de discounter, loin de celle d’un opérateur institutionnel», estime Francis Cobbi, codirecteur de l’opérateur VTX et fin connaisseur du marché. Et de poursuivre: «Aujourd’hui, les conditions sont tellement favorables à Swisscom que ses vendeurs commerciaux pourraient, avec des rabais conséquents, «acheter» de la clientèle s’ils le voulaient vraiment. Tandis qu’au sommet, leur directeur – dans un discours totalement différent –, justifie ses tarifs élevés par la renommée de la marque Swisscom, synonyme de qualité et de fiabilité. La législation actuelle, associée à quelques pratiques opportunistes, étouffe parfois la concurrence.»

Swisscom est encore un nain sur le marché de la télévision. Mais un nain qui grandit vite. En l’espace d’un an, Swisscom TV a conquis 190 000 clients. En face, les téléréseaux suisses, regroupés au sein de l’association Swisscable, perdaient ensemble au total 6442 abonnés. Sur un marché qu’ils maîtrisent parfaitement, les câblo-opérateurs, même en proposant des offres numériques attractives, perdent ainsi chaque semaine des clients.

Internet: les câblo-opérateurs sans résistance

Un autre exemple? Les lignes ADSL dégroupées, et donc cédées par Swisscom à ses concurrents, qui en prennent ainsi le contrôle. «Pour obtenir chacune de ces lignes, nous payons 18,80 francs par mois à Swisscom, explique Francis Cobbi. Or ce prix régulé ne tient pas compte du fait qu’elles sont amorties depuis des décennies. Ainsi, chaque fois que nous raccordons un nouveau client, l’opérateur historique en est le principal bénéficiaire! Certes, le combat est inégal mais, depuis 25 ans, nous avons su développer d’autres atouts: innovation, proximité, rapport qualité/prix… Nous nous battons contre Swisscom et contre cette régulation devenue désuète qui contribue à le renforcer chaque jour.»

Aujourd’hui, Swisscom détient encore directement 55% du marché de l’accès à Internet. Indirectement, en comptant les lignes revendues par ses concurrents, sa part s’élève à 72%. Là aussi, jour après jour, les câblo-opérateurs perdent du terrain. «Je considère que notre part de marché est de 55%, un chiffre tout à fait comparable à ceux de Deutsche Telekom ou de Telecom Italia, se défend Carsten Schloter, directeur de Swisscom. Nos concurrents les plus sérieux sont les câblo-opérateurs.»

Ce marché pourrait fonctionner avec des concurrents agressifs. Mais ont-ils les moyens de l’être? «Résignés face à la force de Swisscom et face à des lois qui lui sont si favorables, les concurrents ont sans doute en partie abdiqué et se contentent de protéger leurs marchés et de garder des prix élevés, analyse Matthias Finger, professeur de management des industries de réseau à l’EPFL. Orange n’a jamais voulu attaquer Swisscom, Cablecom n’a guère les moyens de le faire. Sunrise a perdu Christoph Brand, son directeur qui menait une stratégie agressive. Je suis donc pessimiste.» La récente annonce de Sunrise – désormais directement en mains de fonds d’investissements –, d’augmenter de 20% le prix des SMS n’est pas un signe encourageant.

Téléphonie mobile: rien de neuf depuis 2004

En téléphonie mobile, deux chiffres résument la situation: 62,05% et 62,63%. Le premier est la part de marché actuelle de Swisscom. Le second celle qu’il avait en 2004. Rien n’a changé, ou presque. Si Sunrise a progressé, c’est presque exclusivement au détriment d’Orange. Grâce à son bon réseau et malgré ses tarifs plus élevés, Swisscom séduit toujours. Pour Carsten Schloter, le jeu est pourtant ouvert: «Au troisième trimestre, nous avons acquis 55% des nouveaux clients. Le marché est dynamique. Tantôt nous reculons, tantôt nos concurrents reculent.»

Fibre optique: Swisscom subventionné?

Si les jeux semblent faits en téléphonie mobile, les cartes ne sont pas encore distribuées sur le marché de la fibre optique. Cette technologie permet déjà, dans certaines zones tests, de faire transiter le Web, la télévision et la téléphonie à des débits très élevés. Sur ce réseau du futur, semaine après semaine, Swisscom signe des accords avec les principales villes de Suisse – la dernière était Genève.

«En fait, les cartes semblent déjà distribuées, soupire Matthias Finger. Les collectivités publiques subventionnent chaque réseau urbain parfois jusqu’à hauteur de 40%. Malgré ce que prétend Swisscom, seul l’opérateur sera en mesure de vendre ses services sur fibre. Ce ­marché ne s’annonce pas du tout concurrentiel: les villes subventionnent, Swisscom décide.» «L’opérateur gère ce dossier avec une habileté redoutable, en parvenant à faire subventionner son réseau de fibre pour moitié par des collectivités locales enthousiastes», note Francis Cobbi.

Swisscom refuse toute régulation de la fibre: «Nous construisons ces réseaux dans les villes en bonne entente avec les câblo-opérateurs locaux, affirme Christian Petit, responsable de la clientèle privée. Le projet multifibres que nous mettons sur pied pourra garantir une saine concurrence sur ces réseaux.»

Marc Furrer, président de la Commission fédérale de la communication, est optimiste: «Les tables rondes que nous organisons avec tous les acteurs donnent des résultats. Nous pourrions trouver un accord global. Mais il faudra aussi savoir ce qui se passera dans les régions rurales, où Swisscom sera sans doute le seul acteur présent.» Matthias Finger n’est pas convaincu: «Sans révision de la loi sur les télécoms et obligation pour Swisscom d’ouvrir son réseau de fibre de manière non discriminatoire à ses concurrents, il risque d’abuser de ses pratiques monopolistiques…» Or la révision de cette loi, à peine évoquée, est déjà enterrée (lire ci-dessous).