De la famine au festin. C’est de cette manière qu’Anand Mahindra, président de la filiale automobile du conglomérat indien Mahindra Group, a qualifié vendredi dans un tweet la série de décisions prises la semaine dernière par le gouvernement. Il fait partie des nombreux responsables de l’économie à considérer que New Delhi «a retrouvé son bon sens» et à applaudir le train de mesures prises après plusieurs mois d’inertie.

Décrié par l’opposition, le gouvernement du premier ministre, Manmohan Singh a été paralysé et empêtré dans des affaires de corruption. Puis, de manière inattendue, il a pris en quelques jours plusieurs décisions qualifiées de centrales pour ce pays de 1,2 milliard d’habitants. New Delhi a annoncé en fin de semaine dernière une hausse de 12% du prix du diesel et une baisse des subventions sur le gaz de cuisine, tous deux largement subventionnés par l’Etat. Le gouvernement a également décidé – après avoir retiré le projet l’an dernier – d’autoriser les groupes étrangers à exploiter des supermarchés dans le pays. Ils devront toutefois le faire en coopération avec des partenaires locaux puisque leur participation ne pourra pas dépasser 51%. En parallèle, le secteur de l’aviation sera aussi libéralisé, des compagnies aériennes étrangères pouvant prendre des participations dans les groupes indiens jusqu’à 49%. Fin août, le gouvernement avait déjà proposé d’ouvrir le secteur de l’assurance aux investisseurs étrangers, là aussi à hauteur de 49% maximum.

Les deux premières mesures ont pour but de freiner le déficit public. Cette année, le gouvernement n’atteindra pas son objectif. Il l’a annoncé mardi: un déficit de 5,1% du PIB était calculé en fonction d’une croissance de 7,5%. Celle-ci n’est pas au rendez-vous, elle devrait plutôt atteindre un peu plus de 6%, il faut donc s’attendre à un déficit de 6% du PIB, contre 5,75% l’an dernier. Selon les calculs du Fonds monétaire international, la dette publique devrait se monter à 71% du PIB cette année. Elle devrait ensuite redescendre légèrement. Du point de vue de Moody’s, qui a donné à l’Inde la note d’investissement la plus basse (Baa3) avant de tomber dans la catégorie spéculative, le pays n’a pas de dépenses véritablement plus élevées que les autres pays de sa catégorie. Mais les revenus, eux, sont plus faibles. D’où un besoin d’améliorer la collecte d’impôt.

Les secondes mesures ont pour but de relancer une économie dont le rythme a faibli cette année. D’une progression qui frisait encore les 10% il y a peu de temps, la croissance du PIB atteignait à peine 5,5% au dernier trimestre. En parallèle, la persistance de l’inflation empêche la banque centrale de baisser ses taux d’intérêt. En août, la mesure des prix dans la grande distribution a encore augmenté de 10%.

Professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (HEID) à Genève, Gopalan Balachandran s’est étonné des annonces et du sentiment de précipitation, voire de panique, qui les a entourées. Il y voit une réponse aux critiques occidentales, plutôt qu’une politique bien pensée. «Annoncer toutes les mesures en bloc présente néanmoins un avantage pour négocier avec l’opposition», juge-t-il. Le gouvernement pourra faire des concessions dans des domaines qu’il considère moins importants tout en avançant dans d’autres.

Au-delà de l’aspect politique, l’expert se montre prudent quant aux retombées possibles de la libéralisation, notamment du secteur du commerce de détail, qui a suscité le plus de réactions. «Permettre à des groupes étrangers d’ouvrir des supermarchés a des avantages, mais ce n’est pas une solution magique pour régler tous les problèmes que pose la chaîne de production en Inde», explique-t-il. De nombreux partisans de la mesure estiment que les groupes étrangers investiront dans l’infrastructure et dans la chaîne du froid, dont la mauvaise qualité donne lieu à des gaspillages. Selon des estimations du gouvernement, environ 40% de la production agricole serait perdue en raison des mauvaises conditions de transport et d’entreposage. Pour Gopalan Balachandran, les investissements étrangers ne suffiront pas, ils doivent s’accompagner d’interventions de l’Etat ou des acteurs locaux. Mais il relativise également les critiques, qui voient dans cette arrivée de groupes étrangers la mort des petits magasins d’alimentation. Par ailleurs, mardi, un parti de la coalition gouvernementale a affirmé vouloir retirer ses ministres du gouvernement en signe de protestation.

Contrairement à la forme initiale du projet, le gouvernement donne la possibilité à chaque Etat local de mettre en place ou non cette réforme. Jusqu’ici, neuf Etats favorables au parti du Congrès, au pouvoir, ont fait part de leur volonté d’aller de l’avant, tandis que six ont émis des réserves. Ces supermarchés ne pourront être établis que dans des villes dont la population est supérieure à un million d’habitants. L’Inde en compte 53, mais seulement 16 se trouvent dans des Etats favorables à la réforme. Il s’agit notamment de Bombay, New Delhi et Jaipur. Plusieurs grands distributeurs, comme Wal-Mart et Carrefour, sont déjà présents en Inde, mais sont uniquement autorisés à offrir de la vente en gros. A l’image du groupe américain, ils trépignent cependant à faire leur entrée dans le commerce de détail. Selon le cabinet de consultants indien Technopak Advisors, le marché du détail atteint 505 milliards de dollars (468 milliards de francs). Et il devrait croître de 44% à 725 milliards d’ici à cinq ans.

Si ces changements ne feront pas rebondir rapidement la croissance vers des niveaux à deux chiffres, ils pourront améliorer le climat d’investissement, souligne Gopalan Balachandran. La bourse de Bombay, en hausse de 20% depuis janvier, a en effet applaudi les nouvelles. En cinq jours, le marché actions a gagné près de 4%.

L’ouverture aux groupes étrangers «n’est pas une solution magique pour régler tous les problèmes»