Le Temps: En 2003, lorsque le conseiller fédéral Pascal Couchepin évoquait l'hypothèse de reporter l'âge de la retraite, c'était quasiment un acte politiquement suicidaire. Trois ans après, peut-on en parler plus sereinement?

Yves Flückiger: Oui. Les faits sont là. Le vieillissement démographique est indéniable. Les projections sont claires. La pénurie de main-d'œuvre est inéluctable. Il faut prendre des décisions aujourd'hui si l'on veut se préparer pour demain. Il faut supprimer tout ce qui, dans le cadre légal actuel, pousse les travailleurs à quitter leur emploi avant 65 ans et introduire des incitations financières à poursuivre une activité professionnelle au-delà de 65 ans.

- Comment évolue la pratique de départ à la retraite en Suisse?

- Nous avons assisté dans les années 90 à une augmentation de la mise à la retraite anticipée. En 1990, 32% des hommes se trouvant à une année de l'âge légal de la retraite avaient pris une retraite anticipée; en 2000, 48%. Cette pratique a été très fréquente dans le service public, mais aussi dans les banques. Maintenant, on se rend compte qu'elle a coûté cher à la collectivité publique et aux caisses de pension.

- A partir de quel moment le vieillissement de la population et ses conséquences se feront-ils concrètement sentir?

- Toutes les études montrent que ce moment critique va arriver très prochainement. Il faudra à la fois gérer une prolongation de l'espérance de vie et une augmentation des prestations liées aux retraités. Il se manifestera aussi sur le marché du travail par une réduction de l'offre. La pénurie de main-d'œuvre devrait se faire sentir à partir de 2018, ou même plus tôt selon la croissance à venir de l'emploi. Le rapport entre le nombre de personnes en âge d'activité et les personnes de plus de 65 ans devrait passer de 5 en 1970, à 3,3 en 2010 et 2,5 en 2030. Dès lors, le poids sur la population active va croître. Dans ce contexte, il faut maintenir les plus de 50 ans sur le marché du travail. Paradoxalement, ces travailleurs sont particulièrement affectés par le chômage, pas tant à cause du risque de perdre leur travail que par la durée de recherche d'un nouvel emploi lorsqu'ils l'ont perdu.

- Quels sont les principaux obstacles à la prolongation de l'âge de la retraite?

- Avant d'arriver à la question de l'âge de la retraite, il faut d'abord que les personnes de plus de 50 ans puissent se maintenir au travail. Elles sont de plus en plus mises à la retraite anticipée. C'est ensuite qu'il faut trouver des solutions pour les personnes qui arrivent à l'âge de la retraite et qui souhaitent rester sur le marché du travail. Il s'agirait par exemple de faire en sorte que les années passées sur le marché au-delà de l'âge légal de retraite génèrent des rentes supplémentaires pour ceux qui continuent à travailler.

- Est-il réaliste de vouloir repousser l'âge de la retraite alors qu'on peut imaginer qu'après une longue vie active, les travailleurs ont juste envie d'arrêter?

- La solution la plus efficace est la flexibilité de l'âge de la retraite. Nous pourrions faire en sorte, comme en Suède, de ne plus interpréter l'âge de la retraite comme une barrière définitive mais simplement comme un paramètre pour le calcul des rentes. Un travailleur devrait pouvoir se retirer plus tôt s'il a eu une vie particulièrement astreignante sur le plan physique ou s'il est entré très jeune dans la vie active. Ceux qui ont commencé à travailler plus tardivement ou pratiquent des professions moins astreignantes et qui ont une certaine expérience devraient être incités à prolonger leur vie active. Dans tous les cas, il faut aussi que les personnes aient véritablement le choix de l'année de retraite. Aujourd'hui, beaucoup de personnes sont contraintes de continuer parce que leur rente n'est pas suffisante pour vivre.

- Les seniors ne coûtent-ils pas trop cher?

- Actuellement, les cotisations minimales au 2e pilier vont de 7% pour un employé de 25 ans à 18% pour celui qui est âgé de plus de 55 ans. Cela représente un surcoût pénalisant pour les entreprises qui emploient des seniors. Il devient urgent d'apporter les correctifs nécessaires pour annuler cet effet pervers. Mais, sur ce plan, le Conseil fédéral envoie des signaux contradictoires. En décembre 2005, il invite le parlement à accepter un postulat visant à introduire un taux unique. Pourtant, quelque temps plus tard, il manifeste son opposition à cette réforme qu'il juge «trop chère»!

-Peut-on imaginer que l'Etat subventionne une partie des salaires ou des prélèvements pour encourager l'emploi des personnes âgées?

- Ce n'est pas une bonne idée. A partir du moment où les salaires sont subventionnés, on crée des distorsions sur le marché du travail. Cela dit, il existe des mesures, notamment à Genève, permettant à une entreprise qui engage une personne de 50 ans ou plus dans le cadre d'une réinsertion de bénéficier d'une prise en charge partielle de son salaire.

-Quels sont les autres obstacles?

- Il faut introduire dans le 2e pilier, comme le Conseil fédéral le préconise, le principe de la «rente partielle» qui permet à celui ou celle qui le souhaite d'anticiper ou de repousser la perception de la moitié de sa rente. Cela rend le travail à temps partiel plus attractif que l'inactivité professionnelle. Il faut aussi mettre en place des programmes de promotion de la santé pour réduire les absences ou les mises à l'AI.

- Le Conseil fédéral a-t-il intégré le vieillissement de la population dans sa politique de l'emploi?

- Il y a une prise de conscience, comme en témoigne son rapport de novembre 2005. Mais, on n'a pas été encore jusqu'au bout de ce qu'on devrait faire, ainsi que le démontre le problème des cotisations au 2e pilier.

-Et l'économie privée, qui emploie la plus grande partie de la population active?

- La prise de conscience est encore plus faible. Un réveil des entreprises est nécessaire. Dans les années 90, trop d'entre elles, confrontées à des difficultés conjoncturelles, ont misé sur les retraites anticipées, parfois sur l'assurance invalidité. Cela démontre qu'elles travaillent trop dans le court terme. Mais les contraintes démographiques vont imposer à l'entreprise de gérer les personnes de plus de 50 ans de façon différente.

- En connaissez-vous qui ont franchi le pas?

- En Suisse, ABB a développé une stratégie où les seniors peuvent rester dans le giron de l'entreprise dans des activités de conseil, en tant qu'indépendants. D'autres, comme Firmenich ou Leica, ont mis en place un système de retraite graduelle par le biais d'une réduction progressive du temps de travail.

- Y a-t-il une réflexion globale au niveau des pays de l'OCDE qui connaissent le même phénomène du vieillissement de la population?

- L'OCDE planche sur le sujet depuis quelques années par le biais notamment de comparaisons internationales. Il faut savoir que la Suisse se situe plutôt bien par rapport aux autres pays. En termes d'employabilité, aussi bien pour les personnes avant l'âge légal de la retraite que pour celles l'ayant atteint, la situation est relativement favorable en Suisse. Le taux d'emploi des 50-64 ans est de 71%. Pour le reste des pays de l'OCDE, il se situe autour de 50%. Chez les 65-74 ans, le taux est même de 14%. Seuls la Corée du Sud et le Japon, où l'emploi après la retraite est relativement fréquent, font mieux. En termes d'expérience et de «meilleures pratiques», ce sont les pays nordiques qui sont allés le plus loin du point de vue du maintien des seniors dans la vie active, comme le Danemark ou la Finlande. Ces exemples sont utiles pour en tirer des leçons, même si tout n'est pas transposable d'un pays à l'autre.

- Voulez-vous dire qu'il n'y a pas de problème pour cette catégorie 50-65 ans en Suisse?

- Lorsque les personnes de cet âge perdent leur emploi, la probabilité de réinsertion est plus faible que pour les plus jeunes. Au-delà de 50 ans, même la formation ne semble plus jouer de rôle pour améliorer les chances de retrouver un travail. Il faut donc prévenir à tout prix le risque de chômage pour cette population en agissant avant qu'il ne survienne.

- Quelles sont les solutions possibles?

- Dans les mesures préventives, il faut miser sur la formation continue pour s'adapter aux changements technologiques qui sont de plus en plus rapides. De plus, pour éviter la pénalisation liée à l'emploi des seniors, il faut supprimer les différences de taux de cotisation au 2e pilier. Il faut aussi faire en sorte que les salaires progressent moins fortement en fonction de l'ancienneté, pour valoriser les salaires au moment de l'embauche et en fonction de l'expérience accumulée sur le marché. Pour les chômeurs, il faut utiliser les systèmes d'allocation de retour en emploi qui permettent une prise en charge partielle des salaires par l'Etat. On pourrait aussi évaluer le travail des offices régionaux de placement en fonction de leur taux de placement des seniors. Enfin, il faut lutter contre la discrimination envers les plus de 50 ans. Trop d'entreprises mentionnent une limite d'âge dans leurs annonces de places vacantes.