Le couperet américain est tombé: la Suisse manipule sa devise, affirme officiellement le Département du Trésor. La principale intéressée conteste: si la Banque nationale suisse (BNS) intervient pour limiter la hausse du franc, c’est pour lutter contre les tensions déflationnistes que provoque une monnaie forte. Pas pour rendre son industrie d’exportation plus compétitive.

Qui a raison? Les deux, d’une certaine façon. La Suisse remplit tous les critères listés par Washington, notamment un important excédent commercial. Et si ce n’est pas le but premier de la BNS, la lutte contre le franc fort bénéficie aussi aux entreprises exportatrices de ce pays. La Suisse joue donc sur les mots.

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Pas d’alternative

Cela dit, l’institution n’a guère d’autre choix si elle ne veut pas voir son économie tomber dans une spirale déflationniste, d’autant que ses taux d’intérêt sont déjà au-dessous de zéro. En outre, les critères choisis par l’administration américaine sont en partie arbitraires. Il est normal d’avoir des excédents commerciaux face à certains pays, des déficits vis-à-vis d’autres. Cela s’appelle le commerce international. Dans le cas de la Suisse et des Etats-Unis, il est en grande partie constitué par les exportations de produits pharmaceutiques.

Berne a donc de solides arguments pour convaincre Washington de ne pas lui imposer de sanctions, qu’on imagine douanières. Le problème: les Etats-Unis écouteront-ils un langage économique ou s’attarderont-ils sur le terrain politique, comme souvent avec ce rapport? Dans ce dossier, comme dans d’autres concernant les relations financières avec ce pays – on pense au dossier fiscal en particulier –, la Suisse a peut-être de nouveau péché par manque d’anticipation. Ou par naïveté. N’importe qui s’étant intéressé à ce dossier savait que les conditions allaient être remplies et que le pays risquait d’être pointé du doigt.

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Or il semblait régner une certaine insouciance. «Les Etats-Unis comprendront la situation de la Suisse», entendait-on. «L’administration Biden sera certainement plus ouverte», se rassure-t-on maintenant. En attendant, la Suisse devra se montrer convaincante, parce qu’elle n’a pas d’alternative à sa politique monétaire. En outre, même si aucune sanction n’est au final imposée, le risque existe que les marchés décident de tester la volonté de la BNS de tenir tête à l’Amérique. Cela l’obligerait à intervenir davantage et renforcerait encore le problème. Enfin, cette désignation de «manipulateur» nous met dans une position désagréable face à un poids lourd de l’économie mondiale, ce qui n’est jamais bon, en particulier lorsqu’on cherche, par ailleurs, à conclure un accord de libre-échange avec ce même pays.